Aux Origines du Magal de Porokhane : Mame Diarra Bousso, une sainte figure

Mars, mois des femmes…28 mars, une journée pour une femme. Le magal de Porokhane 2019 est célébré ce jeudi. 67 ans après la première édition par Serigne Bassirou, plus d’un siècle après la disparition de Mariama Bousso, nous nous replongeons dans l’histoire de cette pieuse femme et Porokhane. Ce village est connu grâce à la surnommée Mame Diarra. Pourtant, elle n’y a pas passé plus d’une année de ses trente-trois ans d’existence. Une courte existence mais assez riche pour mériter une journée de commémoration et de reconnaissance. Un bref séjour dans une petite localité qui grandit de jour en jour…

 Reportage de Fatma Mbacké


Qui est Mariama Bousso…
Mame Diarra Bousso

Elle est née en 1833 à Massobé au Djolof. Mariama Bousso, fille de Mame Asta Walo et Ma Bousso, est homonyme de la sainte Mariama, mère de Jésus. Sa lignée maternelle remonte aux mbacké et celle paternelle remonte aux massobé.

Venus tous du Fouta, Massobé et Mbacké sont deux familles unies et par le sang et par la longue cohabitation. Mame Mahram Mbacké est le père d’Ahmad Sokhna Bousso et Mame Balla Aissa, géniteurs respectifs de Mame Asta Walo et Mame Mor Anta Saly.  Selon Serigne Cheikh Bousso, Imam du village de Porokhane, Ma Bousso, père de Mariama est descendant de  Hammad par le fils de ce dernier, Mouhamed. Cette lignée continue jusqu’à Imam Hassan fils de Aliou ibn Abdallah et de Fatima bint Mouhamed. C’est ce Hammad qui est le premier à quitter le Fouta pour aller au Jolof.

Le meen gonjox, ou lignée maternelle, d’origine soninké est la preuve du brassage ethnique au Sénégal. Mbasangane Diouf, descendante directe de Sidan Cissé est la mère de trois filles : Jakher Badiane, Daro Badiane et Pan Badiane. Cette dernière est mère de Thieka Dior, mère d’Anta Touré, mère d’Awa Diké Camara, mère de Ndoumbé Sanou Sankhé, mère d’Asta Walo Mbacké, mère de Mariama Bousso.

Mariama deviendra plus tard l’épouse de son oncle maternel Mame Mor Anta Saly Mbacké…

Ce qui lie Mariama Bousso à Porokhane…

Porokhane est un village du Saloum. Au Saloum résidaient des cëdo, animistes très puissants qui étaient ancrés aux pratiques traditionnelles et qui menaient rudement la minorité de musulmans.
Suite à de nombreuses attaques, ces derniers se résolurent à convoquer une assemblée. Ils firent  appel à Maba Diakhou Ba qui se trouvait encore à  KOKI afin de lui confier  la communauté musulmane du SALOUM nouvellement créée.

Maba Diakhou prêchait pacifiquement  l’Islam à ses débuts mais il s’est vite retrouvé influencé par El Hadji Omar Tall, un résistant armé. Nioro du Rip, ex Badibou est son premier territoire conquis. Ce qui lui a valu le surnom de l’Almamy du Rip.

Conscient de l’ampleur de la situation, et pour mener à bien son jihad, il écrit des lettres aux hommes religieux dans toutes les contrées du pays pour les rassembler. Une de ces fameuses  lettres avait atterri à KHOUROU MBACKE. Mame Mor Anta Sally, envoyé par son père, est ainsi arrivé à SALOUM, avec sa petite famille. Maba Diakhou les installa à un village situé à huit kilomètres de Nioro du Rip. Un village du nom de DIABACOUNDA et où vivaient des Toucouleurs et Socés. C’est ce petit village qui a été rebaptisé  POROKHANE.
La Pieuse…

Toute sa vie, elle n’a jamais raté de  prières. Toutes celles-ci faites dans la plus parfaite orthodoxie.  Chacune de ses  prières était précédée  d’ablutions purement accomplies et terminée par des wird et jikr. Elle consacrait ses  moments libres  à la lecture et récital du Coran,  aux  salatou ala nabi (prières sur le prophète, PSL) pour fuir les papotages et commérages. Elle ne gardait rien pour sa propre personne. « Dieu dit que rassasier une seule personne vaut mieux que la construction de mille mosquées de même qu’une mosquée construite équivaut à une villa au Paradis ». Alors que  Mariama Bousso, elle,  avait rempli combien de ventres…? Également elle avait l’habitude de jeûner, des jeûnes méritoires et surérogatoires.

Serigne Bassirou, la nomme femme de دين (religion) et de   صالحا (vertu)  dans son fameux livre Minanoul Bakhil Khadim. Tandis que Serigne Massamba Marèma, apprenant au daara de Mame Mor Anta Saly, justifie cette piété dans son poème ainsi : « Ses riches origines : chérif du côté de son père et de sa mère fait d’elle la meilleure de toutes. L’éducation d’une mère aussi…Mame Asta Walo était un érudit. Une femme ivre de connaissances religieuses. Elle dirigeait  un grand Daara où sa fille a maîtrisé le Coran et toutes sciences islamiques.  Sa piété était sans égale. Durant ses trente-huit ans d’existence, elle a passé toutes les cent huit années à faire les prières surérogatoires ».

L’épouse idéale…

En bonne tradition sénégalaise, au moment de rejoindre le domicile conjugal, les parents prodiguent des conseils à leur fille mariée. Ils l’exhortent à toujours être au service de son époux pour ainsi à la fois avoir des enfants modèles et obtenir son agrément et de la même manière celui d’Allah.

Mariama Bousso quant à elle, venu son jour, après avoir écouté patiemment et religieusement les conseils, elle ouvrit le saint Coran. Tombant sur le verset qui apprend que Mouhamed (PSL) est le dernier messager d’Allah, elle dit: « N’eut été ce verset du saint Coran qui témoigne la fin de la liste des messagers d’Allah, je promets de compter dans ma progéniture l’un d’entre eux ».

Mame Mariama est l’exemple typique de l’épouse parfaite.

A la période des vaches maigres, elle a donné en gage ses bijoux à la vendeuse de lait caillée juste pour préparer un succulent laax (bouillie de mil) à son époux.

Un jour pluvieux où le bois sec était rarissime. Ne voulant pas que le repas de son époux  tarde, elle prit sa malle en bois qui contenait ses habits et la cassa en morceaux, pour ainsi en faire du bois.

Une  nuit où Mame Mor Anta Saly lui a demandé de lui tenir la palissade de la maison qui était tombée suite au vent violent, le temps qu’il aille chercher quoi l’attacher. Entre temps la pluie survint et Mame Mor Anta s’était réfugié dans sa chambre pensant que son épouse avait fait pareil. Mais Mariama était restée sous la pluie  jusqu’à l’aube parce qu’elle n’avait pas reçu l’ordre de lâcher. C’est ce jour qu’il l’a surnommé « Jaaratullah », voisine de Dieu.

Pour ne citer que ces quelques sacrifices de femme…

Mariama n’était pas la seule épouse de son Mame Mor. Mais elle considérait ses coépouses comme ses sœurs.

Ses sacrifices à la quête de l’agrément d’Allah par le service rendu à son époux, ne seront point vains. Et comme elle l’avait dit dans son fameux vœu, Mariama a donné naissance à Serigne Touba, un  nom qui s’entendra…

La mère parfaite…

Malgré les corvées de la maison, ses obligations divines et les services de son époux,  Mariama trouvait toujours un temps pour les enfants. Elle avait l’habitude de les regrouper le soir entre magrheb et Icha pour leur parler de leurs origines, leur raconter les histoires d’hommes pieux. Elle savait qu’à cet âge l’enfant avait le don de  capter ou de  répéter facilement tout ce qu’il entend ou voit. Elle leur parlait du comportement de leurs ancêtres, leurs habitudes mais aussi de l’histoire des prophètes, de leurs épouses  et proches, de tout ce qui pouvait avoir un impact positif sur eux.

Une petite anecdote est racontée. Quand Mariama leur avait dit que les hommes de Dieu avaient l’habitude de rester debout la nuit faisant ainsi allusion aux prières surérogatoires, son fils Serigne Touba avait pris l’habitude de se mettre debout chaque nuit sur la natte de prière. Juste pour dire que Mariama Bousso savait comment impacter positivement ses enfants,  pédagogue, elle l’était !

Mariama Bousso accomplissait à bien son devoir maternel avec une discrétion hors du commun. Personne n’est sans  savoir qu’être la mère de Serigne Touba, qui dès son bas âge s’était démarqué des enfants “normaux”, n’est pas évident. Elle n’a jamais parlé du comportement  miraculeux de son fils.

La personne qui se cache sous ce nom n’a pas duré sur terre. Mariama Bousso s’est éteinte à la  fleur de  l’âge. En 1866, à trente-trois ans elle est restée à jamais à Porokhane, tandis que Mame Mor et le reste de la famille sont repartis.
Mausolée Mame Diarra Bousso à Prokhane

L’origine du Magal de Porokhane…

Presque oubliée à Porokhane plus de 70 ans après, Serigne Bassirou, sous l’ordre de son père est allé « tenir compagnie à sa grand-mère ». Il a suivi les premiers missionnaires de Serigne Touba qui ont pu repérer la tombe à l’intérieur du cimetière, et avec l’aide de leur envoyeur. Ce dernier, âgé d’environ treize ans au moment de  l’inhumation de sa mère, avait pris la précaution de mettre des indications sur sa tombe. Ce que  son fils Serigne Bassirou a découvert dès son arrivée dans les lieux. Mais Serigne Bassirou ne s’est pas installé directement à Porokhane, il a sillonné presque tout le Saloum et a créé des localités comme Darou Minam Pakathiar. A la demande des talibés, il a présidé le premier magal en 1952. Les premières célébrations avaient  réuni de  petites masses de personnes. Les pèlerins se retrouvaient  pour réciter le Coran.  Le projet de Serigne Bassirou était donc de faire renaître Porokhane. Au-delà de l’ordre qu’il a reçu de son père, il tenait personnellement au village. Il l’a d’ailleurs confié à son fils Serigne Moustapha Bassirou. Celui-ci a commencé par déménager les champs et daara (école coranique) à Porokhane.

Le rêve du père réalisé par le fils…

C’est en 1966 que les premières briques pour la construction du mausolée seront faites. Son père disparut la même année. Devenu calif, Serigne Moustapha a consacré toute sa vie à Porokhane, c’était sa chasse gardée. Serigne Bathie Diop, gérant du mausolée depuis 1999 nous en dit plus : « C’est Serigne Moustapha qui a construit et rénové plus d’une fois ce mausolée. C’est lui-même qui m’a mis ici». Assis dans son salon modeste, pendant que les pèlerins se bousculent dans le mausolée, l’éternel ami des enfants, tendrement surnommé par ses derniers Segn Bathie nous apprend que des personnes quittent toutes les contrées du pays pour se recueillir au mausolée de Mame Diarra, et ceci durant toute l’année. « J’en reçois tous les jours. Mais Serigne Moustapha me l’avait dit…que je verrai tout type de personne ».

Cette même bousculade est retrouvée au puits de Mame Diarra. La forte canicule ne décourage pas les pèlerins venus s’approvisionner de cette eau pure. La longueur de la file, l’arrogance et le manque de professionnalisme de la DSP ne diminuent en rien l’engagement de ces jeunes et vieux, armés de récipients de tout genre.
File

Une vielle dame qui porte sur sa tête une bouteille de 10 litres vient de Louga. Très généreuse, elle dit qu’elle va en donner à tout son quartier. « On vient en chercher parce que c’est une eau bénite. Ça fait des miracles » déclare une jeune fille, petite bouteille à la main. Les vendeurs aux alentours du puits ne démentissent pas les miracles. Ils en profitent pour vendre des bouteilles remplies ou vides aux personnes qui en demandent.
Commerce

Pourtant selon Serigne Bathie, Mame Diarra a trouvé ce puits à Porokhane. Ce sont des sèrères qui l’ont creusé et ils l’appelaient puits jélène. « C’est juste parce que Mame Diarra y allait pour puiser de l’eau. Et c’est surtout l’histoire qui est racontée qui attire les gens », explique-t-il. En fait, Mame Mariama se serait jetée à l’intérieur du puits, un jour parce que Mame Mor avait besoin d’eau et elle n’avait pas trouvé de seau pour puiser.
Puits

« Mais quant à l’autre, c’est tout faux. Ce sont des gens de mauvaises intentions qui bernent les femmes ».

Il parle de ce fameux endroit appelé daga où on demande aux femmes de se ruer au sol ou de chercher des grains de mil sur le sol, parce que Mame Diarra pilait du mil là-bas. « Ils vont chercher un vieux mortier et pilon, et acheter deux kilos de mil qu’ils vont éparpiller au sol pour faire croire aux gens des histoires toutes créées », ajoute-t-il.

Mais il y un autre endroit très convoité à Porokhane. Un vieux arbre appelé ngigiss ga  où, selon toujours Serigne Bathie, Serigne Touba s’isolait à ses douze ans pour apprendre.
Daara

Cet endroit se trouve sur l’angle de la seconde route goudronnée du village. La première a été construite par Serigne Moustapha Bassirou.

« Porokhane doit tout à Serigne Moustapha Bassirou »

« Porokhane doit tout à Serigne Moustapha Bassirou », nous dit Serigne Issakha Bassirou Mbacké, le jeune frère du khalif.
Sokhna Fatma

Dans son appartement de la résidence Mame Diarra, il rappelle, sur un ton mêlé d’émotion les réalisations de son frère. « Si Porokhane est ainsi, c’est grâce à Serigne Moustapha. Regardez, cette résidence est la preuve que Serigne Moustapha a réussi ce qu’il voulait. Toute la descendance  de Mame Mor Anta Saly se retrouve dans un seul endroit et en une journée entière. C’est certes, de Sokhna Diarra mais c’est grâce au dévouement et à l’engagement  de Serigne Moustapha Bachir. On lui doit tout ».
Maison Mame Diarra
Le plus jeune de la fratrie appelle tout le monde dans sa reconnaissance. Il donne l’exemple de l’institut islamique qui forme des jeunes filles homonymes de Mame Diarra. « Les femmes sont la base de toute société donc un tel institut qui forme des filles doit concerner tout le pays. De ce fait, tout un chacun doit y mettre son sien. Les dépenses mensuelles dépassent les 13 millions », Informe le marabout.
Si, lui peut parler de Serigne Moustapha Mbacké sereinement, Ablaye Diakhoumpa non. Il lui a suffi entendre le nom de celui qu’il appelle « son tout » pour perdre la voix et fondre en larmes. « Il m’est impossible de parler de lui », se bloque-t-il encore.
Itv

« Disons que Serigne Bassirou n’avait qu’une volonté mais c’est Cheikh Moustapha qui l’a concrétisée. Dès la disparition de son père, il a installé son fils Serigne Bassirou Porokhane, à qui il a confié le village ». Il précise qu’en ces temps, il n’y avait presque rien à Porokhane. Serigne Moustapha en a fait une communauté rurale. Il a aussi goudronné la route Nioro-Porokhane, construit des écoles, des maisons, sans oublier l’eau et l’électricité. « C’est lui qui a fait découvrir Sokhna Diarra en initiant les dahiras (association religieuse) Mame Diarra. Et il a préparé le terrain à ses successeurs. Il a beaucoup fait pour le pays, malheureusement les gens ne le connaissent pas.

Abdoulaye est aussi le surveillant général de l’institut Mame Diarra. Cette œuvre de Serigne Moustapha prend en charge 500 jeunes Mame Diarra. Les critères d’entrée à l’établissement sont au nombre de trois : se nommer Mame Diarra, être âgée de 5 à 6 ans et enfin appartenir à un dahira Mame Diarra. « Mais la sélection se fait par tirage au sort. La demande est trop forte », précise-t-il. Quant au financement de l’école, avant c’étaient les cartes de membres mais Serigne Issakha a rénové avec le système du parrainage. Autrement dit, une personne ou un groupe de personnes s’engage à prendre en charge une jeune Mame Diarra donc capable de verser 15 mille francs CFA par mois.
Personne ne peut parler de l’institut sans penser à Aida Ndiaye Bada Lo, décédée à la Mecque en 2015.
Aida Ndiaye Bada Lo

Une femme qui a consacré toute sa vie au daara. « Une perte ne peut être plus grande », se désole Abdoulaye, pensif. « Elle disait qu’elle ne pouvait pas se reposer aux États-Unis-unis encore moins en France. » Porokhane était son havre de paix. Sa chambre se trouvait à l’intérieur du daara même.

Mausolée Sokhna Diarra

La formation dure neuf années, nous apprend Serigne Abou Diakhaté, directeur général de l’institut. « Les cinq premières années sont consacrées à l’enseignement coranique, et les quatre autres sont partagées entre l’enseignement religieux et la formation professionnelle », précise-t-il. La formation professionnelle est composée de couture, de restauration, d’élevage etc. Les enseignants sont au nombre de 24, l’effectif des formateurs est de 4. Au total, 600 personnes logent à l’institut, si on prend en compte le personnel administratif et pédagogique. Les ménagères ne logent pas mais les ndayi daara, tutrices, alternent les gardes.
La directrice des études Sokhna Awa Dème, n’étant pas disponible, Serigne Abou a accepté de nous parler du fonctionnement des cours. L’année académique débute en octobre et se termine en juillet. Les cours vont de 8h à 13h le matin, et de 15h à 18h le soir. A 19h, la cloche a retenti dans toute la cour où les jeunes filles s’amusaient. Les secondes d’après, la grande cour sableuse se vide peu à peu. Serigne Abou nous explique : « A 19h, elles rejoignent toutes le campus social. Elles ont jusqu’à 22h pour faire leurs dernières révisions, manger et autre. Puisque le réveil est à 5h du matin ». Au daara Mame Diarra, les téléphones sont formellement interdits. « Elles n’ont ni télé ni téléphone. Si elles désirent parler à leurs parents, elles s’approchent de leurs enseignants ».
En parlant de nouvelles technologies, le thème 1 du Forum organisé par Serigne Cheikh Fatma, fils de Serigne Moustapha Bassirou portait sur l’influence des réseaux sociaux.
Un des panélistes, Serigne Djily Bâ a attiré l’attention du public. Il invite à une initiation aux nouvelles technologies dans l’institut pour ainsi préparer les jeunes élèves à leur sortie. Une manière de les protéger du danger de ces nouveaux outils, qui sont, paradoxalement l’avenir du monde.


          Fatma MBACKE 

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