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Relation Gambie-Sénégal : Montée d’un sentiment anti-sénégalais

Les évènements de Sanyang, durant lesquels plusieurs biens appartenant à des Sénégalais ont été détruits par des jeunes furieux, montrent la méfiance qui grandit dans ce pays. Ce sentiment, qui était pourtant diffus mais de plus en plus bruyant en Gambie où une «domination politique» est venue renforcer le poids économique sénégalais à Banjul.


Au bout d’une route terreuse se dresse Bato Kunku, petit village situé dans la région de Brikama, où sont déployés des policiers anti-émeute, pour assurer la sécurité plus de 250 Sénégalais dont des vieillards, des femmes et des enfants. Seuls les éléments de la Croix Rouge et du Comité de lutte contre le Covid-19 ont accès aux locaux d’une garderie d’enfants transformée en centre de rétention. «C’est une situation insupportable», avoue Ousma ne Diop, qui fait partie des pêcheurs sénégalais visés par les attaques des jeunes en colère, qui ont tout saccagé à San yang. C’était le 15 mars dernier. La veille, Gana Sèye, contractuel d’une usine de fabrication d’huile et de farine de poisson, assène un coup fatal à Gibril Ceesay lors d’une tentative de cambriolage. Non seulement la riposte des jeunes de Sanyang ne se fit pas attendre, mais elle attisa la tension en ciblant, en guise de représailles, les biens appartenant aux Sénégalais.

A cela s’ajoute une agressivité de ton et de comportement témoignant d’une rhétorique guerrière. Avec un déchaînement de colère inouï, les jeunes enragés détruisent tout : les pirogues, les moteurs et des maisons de plusieurs pêcheurs sénégalais et le poste de police où était placé en garde à vue le présumé meurtrier. Plus de 15 jours après l’expédition punitive organisée par de jeunes gambiens, Sanyang, situé dans la région de Brikama, essaie d’éteindre les braises fumantes. Et les pêcheurs sénégalais ont décidé de reprendre leur vie à partir du néant. «Je n’ai que 10 Dalasi (1000 F Cfa) sur moi. On a dû quitter notre maison en catastrophe après un coup de fil me prévenant de l’arrivée des jeunes qui voulaient nous tuer. On a détruit ma maison, incendié tous les biens qui y étaient. A part le grand boubou que je porte, il ne me reste rien du tout. C’est plus de 20 millions F Cfa que les gens ont brûlé», assène As Badiane, visage sombre sur lequel sont tatouées plusieurs nuits de sommeil. «Les gens avaient eu une volonté manifeste de tuer. Nous avons préféré nous éloigner pour éviter ces pertes en vies humaines», précise Bara Ndiaye.

Ils n’arrivent pas encore à refermer les blessures. Mais, ils ont envie de reconstruire un nouvel environnement de travail expurgé de menaces. Malgré les risques, ils ont passé la journée à la plage où sont encore jonchées les preuves des derniers actes criminels : les débris de moteurs et les restes des pirogues calcinés.

En ce mercredi 24 mars, le soleil matinal de Banjul se prolonge jusqu’à Serrekunda, West Field, Brikama, Lamin… et Sanyang, avec ses m2 de périmètres maraîchers abandonnés, entourés de palétuviers, qui s’enchevêtrent, et sa plage souillée par des comportements humains dégradant la nature. Le long du littoral gambien, les pêcheurs sénégalais sont des rois en assurant l’essentiel des activités halieutiques. «98 % des activités de la pêcherie sont assurés par des Sénégalais. Nous sommes présents dans toutes les zones de pêche et assurons l’essentiel aussi des activités connexes», avance Modou Ngom, originaire de Sarène, qui fait partie de la communauté sénégalaise sinistrée. Il vit reclus depuis le 15 mars avec plus de 200 personnes à Bato Kunku, logées dans une garderie d’enfants et dans la vaste cour d’une modeste maison aux bâtiments décrépis. Insouciants, les enfants jouent avec leurs babioles dans une ambiance lourde de menaces. Sous une tente installée par l’Armée gambienne et sous haute surveillance de la police, les sinistrés sirotent leur thé, pianotent sur les claviers de leurs portables pour avoir les dernières actualités du moment. Alors que les autorités tentent de jeter les derniers seaux d’eau sur les braises fumantes. «C’est en haute mer que nous avons reçu les appels nous prévenant des attaques. Nous avons dû accoster loin de Sanyang pour préserver nos vies. C’est une situation très stressante et nous l’avons vraiment échappé belle», avoue Modou Ngom. Mais, certains n’ont pas été surpris par la survenue de ces évènements qui ont rappelé tristement les évènements de 2003. «Nous savions qu’une simple étincelle pouvait embraser tout ça. Il y a plus en plus de méfiance entre les gens, un mépris aussi de la part de certains compatriotes qui ne respectent pas les lois du pays. Il faut que l’on se dise la vérité parce que s’attaquer systématiquement aux biens des Sénégalais devient cyclique. C’est une situation dangereuse», assume I. Fall, commerçant établi à Brikima, qui fait une analyse froide du dernier épisode. Aujourd’hui, il flotte partout un sentiment de peur. Ce n’est plus un sentiment diffus mais une «éventualité», qui tétanise certaines personnes, car les fêlures deviennent de plus en plus visibles, les équilibres fragiles comme le prouve chaque contentieux nonobstant les stratégies d’adaptation diverses et complexes à travers les regroupements familiaux, l’associationnisme, les mariages mixtes…). Il regrette qu’il faille à chaque petit ou grand différend trouver un bouc émissaire. Chez la famille Ceesay, la pilule ne passe pas. «Il voulait tuer tous mes enfants. Je ne lui pardonnerai jamais ça», avoue la maman de la victime, qui ne retient pas ses larmes. Elle pointe du doigt la blessure au visage du frère du défunt, qui porte le deuil en silence.

«Il voulait exterminer ma famille…»

Aujourd’hui, il faut prendre la mesure de ces évènements et être lucide sur ce qu’ils recouvrent, en restant à l’écoute d’une société, qui cherche les voies de son autonomie surtout dans ce contexte de crise économique.

Le Gouvernement ne donne de l’argent à personne pour mettre en place une entreprise. On ne bénéficie d’aucun traitement de privilèges dans ce pays. Il faut que les gens le sachent parce que nous payons nos impôts et taxes sans faveurs. Chacun peut créer sa propre entreprise s’il a le capital pour le faire. Ce sont des considérations qui reposent sur un postulat infondé», regrette un chef d’entreprise sénégalais établi dans la capitale gambienne depuis plusieurs années.

Ces pillages ont-ils eu pour objectif de lancer un message politique de défiance visà-vis des relations sénégalogambiennes ? «Je ne pense pas. Pour moi, c’est une honte de s’en prendre à des Sénégalais et à leurs biens», évacue Yusuf Taylor, porte-parole de Gueup sa boppa. Il n’y a pas d’enseigne visible comme Auchan ou Total, considérées comme un symbole de néocolonialisme économique, qui cristallise les rancœurs de certains activistes.

En plus des activités de pêcherie, le commerce et la manutention et le transport font partie des secteurs où la présence sénégalaise est prépondérante. En plus, l’essentiel de la main d’œuvre employée par ces entreprises est étrangère. «Les usines de fabrication de farine et d’huile de poison recrutent en masse une main d’œuvre sénégalaise, qui a plus d’expertise dans ce secteur.

Dans tous les domaines, on est obligés parfois d’aller chercher de la main d’œuvre au Sénégal pour faire tourner notre business», assure un chef d’entreprise, qui ne peut pas aussi occulter l’urgence d’apporter des corrections diplomatiques pour faire face au nationalisme en cours dans le pays.

«Nécessairement, il faut tout faire pour trouver des profils nationaux mais nous devons assurer la survie de nos entreprises. Il y a des efforts parce que les revendications nationalistes commencent à se développer. Il faut faire avec désormais», admet-il. Bien sûr, il faut prendre en compte cette offensive idéologique, et économique revendiquée explicitement, depuis plusieurs années, par des jeunes, qui ont du mal à «s’accommoder d’une présence étrangère».

«Président sous tutelle…»

L’avènement du Président Adama Barrow, qui a prêté serment à Dakar en 2016, est perçu comme le signe supplémentaire d’une domination politique et diplomatique, après celle économique. Il est fréquent de croiser un véhicule bleu de la Gendarmerie nationale au cœur du quartier ministériel et présidentiel de la capitale, situé de l’autre côté de l’indépendance drive. Signe du maintien des Forces de la Cedeao qui ont «implanté» Barrow et assurent sa sécurité. «Un pays qui sous-traite sa sécurité présidentielle n’est pas souverain. C’est un Président sous tutelle. Cette perception est très forte au sein de la jeunesse», enchaîne un militant du mouvement citoyen Occupy west field. En écho, Yusuf Taylor, porte-parole de Gueup sa boppa, et administrateur du site d’informations Gainako onlines news, renchérit : «La présence des Forces de la Cedeao agace sérieusement les gens ici. Nous ne sommes pas en guerre, leur maintien est inacceptable. Barrow n’a pas encore réussi à être le vrai «commandant in chief» et cela discrédite son régime. Il n’a pas réussi à avoir une confiance totale avec les forces armées nationales. Et cette situation va fortement jouer sur la prochaine Présidentielle comme l’image de la nouvelle constitution qu’il avait promise. Il a oublié toutes ses promesses depuis qu’il est là.»

 

    ♦ Auteur :  Bocar Sakho – Le Quotidien

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