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Vente d’armes au Sénégal: Un trafiquant nigérien décroche un juteux marché de 45 milliards FCfa

Le Sénégal aurait acheté des armes de guerre d’une valeur de 45,3 milliards FCfa. Le contrat est décroché par le Nigérien Aboubacar Hima, alias Petit Boubé, un trafiquant d’armes.

Le regroupement de journalistes d’enquête et de centres d’enquête fondé en 2006, indique que Lavie Commercial Brokers, une entreprise logée en Israël, à l’origine d’une récente transaction au Sénégal, a été enregistrée par Aboubakar Hima alias Petit Boubé, qui a été accusé d’écumer des contrats d’armements surévalués.

Outre les accusations contre lui au Niger, Hima est recherché par l’agence anti-corruption, pour son rôle dans les contrats d’armements douteux d’une valeur de 400 millions de dollars.

Le nouveau contrat sénégalais a été signé au nom de l’entreprise de M. Hima par David Benzaquen, un ancien employé d’un marchand d’armes israélien, qui s’est substitué au Directeur général de la société.

Au début de l’année 2022, le ministère sénégalais de l’Environnement au lieu du ministère des Forces Armées, a signé cet important contrat d’armement de 45,3 milliards FCfa, rapporte « Libération ». L’accord a été signé avec une société locale qui avait été créée deux mois plus tôt, Lavie Commercial Brokers. Lavie a accepté de fournir audit ministère des fusils d’assaut, des armes semi-automatiques et autres…

Le contrat n’a pas fait l’objet d’une procédure d’appel d’offres et n’a pas été publié, en raison de la loi sénégalaise sur le secret défense. Mais l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), en partenariat avec le journal israélien Haaretz, a obtenu une copie du document. Il a été décelé certaines irrégularités du contrat, dont le prix pourrait avoir été surévalué.

Hima chercherait à dissimuler son implication dans le contrat d’armement sénégalais. Bien qu’il soit la seule personne nommée sur des documents d’enregistrements de Lavie Commercial Brokers, le contrat a été signé au nom de son entreprise par David Benzaquen, le gérant général de l’entreprise.

Benzaquen est fondateur d’une société israélienne appelée Lavie Strategies, qui est autorisée à exporter des armes par le ministère israélien de la défense. C’est un ancien employé d’un marchand d’armes israélien Gabi Peretz, un ami proche du président du Sénégal, Macky Sall.

M. Peretz est connu pour offrir des équipements militaires aux pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. À l’époque où la société de M. Hima a obtenu le contrat du Sénégal, M. Peretz a offert une ligne de crédit de 300 millions d’euros à l’armée sénégalaise, selon le magazine « Africa Intelligence ».

Contacté par l’OCCRP, M. Peretz indique ne plus avoir de contact avec M. Hima depuis 2015 et déclare ne pas connaître de société appelée Lavie Commercial Brokers. Il a ensuite indiqué ne plus travailler avec M. Benzaquen depuis 2018 et “qu’il ne nous représente pas”. Il Indique enfin qu’il n’a pas non plus connaissance du contrat passé entre Lavie Commercial Brokers et l’Etat du Sénégal, indique le document de l’OCCRP.

Le marchand d’armes nigérien Aboubacar Hima, alias Petit Boubé, avait également vendu des armes à la Côte d’Ivoire. Ces armes, confie-t-on, seraient destinées sans doute aux milices entretenues par Tiéné Birahima Ouattara, le frère cadet d’Alassane Dramane Ouattara, dont il est le ministre chargé des Affaires présidentielles, dans le cadre de la conservation du pouvoir.
Le marchand d'armes nigérien Aboubacar Hima alias Petit Boubé
Petit Boubé est accusé par un rapport d’audit de l’Inspection générale des armées du Niger, d’avoir contribué au détournement de près de 76 milliards de francs Cfa de fonds destinés à des achats d’armement. Il est le mari de la fille de l’ancien Président Ibrahim Baré Manassara et, est entré dans le business de l’armement en 2010 via le Nigeria, où il a créé des sociétés qui joueront un rôle crucial dans les transactions décrites dans l’audit.

La plupart des transactions liées à Hima, ont été signées en vertu d’une loi sur la sécurité nationale de 2013.

Comme d’habitude, le jeune homme a garé sa moto à l’extérieur des locaux de l’association Alternatives Espaces Citoyens, à deux pas du champ de course sablonneux de l’hippodrome de Niamey. Ici, dans l’effervescence qui entoure le directeur Moussa Tchangari, figure de la société civile, tout le monde connaît le deux-roues de marque japonaise et son propriétaire, Aboubacar Hima, qui est un habitué des lieux. Encore étudiant dans une école professionnelle où il apprend les rudiments du commerce, il a déjà débuté sa vie d’entrepreneur. Chacun le dit « discret », « réservé », « sans histoires ». « Personne n’avait rien à lui reprocher », insiste un ancien camarade de classe. Surtout, personne ne le surnomme alors « Petit Boubé », et encore moins « Style féroce », ces alias qu’il adoptera plus tard.

Ventes d’armes : les derniers barons du marché africain
Au détour d’un bureau ou d’un marché, on le croise, mais sans véritablement le remarquer. Comme beaucoup de jeunes Nigériens qui grandissent sous la présidence d’Ibrahim Baré Maïnassara, à la fin des années 1990, le jeune Aboubacar « bricole ». Ses aînés le laissent volontiers faire. Ce « petit », qui vient d’obtenir son baccalauréat scientifique au lycée Bosso après avoir fréquenté celui d’Issa Korombé, ne compte pas les kilomètres parcourus sur son bolide. Il a trouvé un logement au quartier de Karadjé, dans le sud-ouest de la capitale nigérienne, fréquente encore celui du faubourg d’Abidjan, où habite sa famille, et se rend régulièrement au grand marché, au cœur duquel il a commencé à vendre des petits calendriers et autres imprimés.

À Alternatives Espaces Citoyens, Aboubacar Hima a pris l’habitude de rejoindre l’un de ses amis, Wilfried. Journaliste de son état, ce Béninois d’origine (aujourd’hui décédé), qui a convolé en justes noces avec une Nigérienne, est le responsable de la publication assistée par ordinateur (PAO) au sein de l’association. En d’autres termes, c’est un professionnel de la mise en page numérique. Il aide donc ce débrouillard d’Aboubacar à produire ses calendriers et cartes de visite. « Hima ne savait pas faire ce genre de choses, alors il venait dans les locaux de l’association pour qu’on lui donne un coup de main », se souvient Moussa Tchangari, qui continue aujourd’hui de recevoir dans ses bureaux d’Alternatives Espaces Citoyens. Peu à peu, le jeune homme fait son trou.

Premiers millions
De client en client et de milliers de francs CFA en milliers de francs CFA, il se constitue une clientèle. Après l’assassinat d’Ibrahim Baré Maïnassara, lors du coup d’État de Daouda Malam Wanké, et l’arrivée à la présidence de Mamadou Tandja, Aboubacar Hima part à la conquête des cercles du pouvoir. L’année 2000 se profile et, comme d’autres ambitieux, il propose ses services aux députés de l’Assemblée nationale. Un élu de Tahoua va alors le prendre sous son aile : Habi Mahamadou Salissou. Premier questeur de l’Assemblée, ce dernier est un baron du Mouvement national pour une société du développement (MNSD), le parti du chef de l’État, où évolue également Hama Amadou. « L’Assemblée nationale avait besoin de se rééquiper après le coup d’État de 1999. Hima fait partie des jeunes opérateurs à qui on a fait appel », se souvient Habi Mahamadou Salissou.

LE JEUNE ENTREPRENEUR PROFITE DE SES AMITIÉS POUR SE RAPPROCHER DE MEMBRES DU GOUVERNEMENT DE HAMA AMADOU

Aboubacar Hima décroche quelques « petits » contrats d’impressions – qu’il fait parfois produire au Bénin – ou de fourniture de rames de papier pour quelques millions de francs CFA. « Il était loin d’être le seul », précise l’ancien élu de Tahoua, aujourd’hui conseiller du président Mohamed Bazoum. Puis les opportunités s’enchaînent. Le jeune entrepreneur, qui n’a pas encore 30 ans, profite de ses amitiés pour se rapprocher de certains membres du gouvernement de Hama Amadou. Cela tombe bien : Habi Mahamadou Salissou, que chacun surnomme Salah Habi, fait partie de l’équipe et occupe le portefeuille des Enseignements secondaires. Alors l’étoile de Hima continue de briller et son éclat gagne d’autres ministères. « À l’époque, il obtenait des petits contrats allant jusqu’à une quinzaine de millions de francs CFA par exemple [23 000 euros] », précise Salah Habi.

La réputation de Hima grandit dans l’entourage de Hama Amadou. Le Premier ministre lui-même ne lui est pas étranger. Or ce dernier pense à l’avenir. Au sein du MNSD, « Hama » a ses fidèles, qui travaillent avec lui à son avenir politique post-Tandja. Nous sommes en 2003. L’homme fort de Niamey lorgne la présidence et surveille l’opposition, au sein de laquelle se préparent le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS) et son leader, Mahamadou Issoufou. Lequel peut compter sur le soutien de l’un de ses proches, Maman Abou, journaliste, militant du parti et patron des Nouvelles Imprimeries du Niger (NIN). Hama Amadou voit d’un mauvais œil cette proximité entre son rival politique et ce qui est alors la plus grande imprimerie de Niamey. Son entourage imagine une solution : créer une imprimerie concurrente.

Un protecteur nommé Labo
Le projet est confié à Aboubacar Hima. L’Imprimerie du Plateau est née. « Pour les partisans de Hama Amadou, l’idée était d’avoir leur propre imprimerie, en prévision de l’après-Tandja, qu’ils commençaient à préparer », se souvient un professionnel de l’édition de l’époque. « C’était censé être un instrument de conquête du pouvoir, mais la politique en a décidé autrement puisque Hama a échoué à prendre la succession de Tandja. Sur ce plan, l’Imprimerie du Plateau [dont la gestion est confiée au frère de Hima] n’a jamais vraiment servi », ajoute un ancien du MNSD.

CELUI QUE L’ON COMMENCE À SURNOMMER « PETIT BOUBÉ » SURPREND PAR LA FORTUNE QU’IL A SU ACCUMULER

Un coup d’arrêt pour l’entrepreneur ? Celui-ci est en réalité déjà passé à autre chose. Alors que la fin de l’ère Tandja approche, il signe notamment avec le ministre du Développement agricole, Mahamane Moussa, un contrat pour la fourniture d’un avion d’épandage à l’État nigérien.

Déjà, celui que l’on commence à surnommer « Petit Boubé » (le diminutif d’Aboubacar) surprend par la fortune qu’il a su accumuler. En 2005, il épouse l’une des filles de feu Ibrahim Baré Maïnassara, Samira. Au quartier Abidjan, la mère de cette dernière, Clémence Baré, est la voisine de son père, Massi Hima, un fonctionnaire du ministère de l’Élevage que beaucoup surnomment « Major ». Les deux familles se connaissent donc bien. « Il en a profité, confie un proche. Cela lui a permis d’entrer dans d’autres cercles du pouvoir à Niamey. » L’habile entrepreneur se rapproche également d’un autre « parrain » politique en la personne d’Abdou Labo. Ancien ministre de la Défense de Mahamane Ousmane en 1994, il a surtout occupé les strapontins de l’Équipement (2000-2002), des Sports (2002-2004), avant de prendre en main l’Hydraulique de 2004 à 2007.

Pots-de-vin, surfacturations et armes de guerre : comment le Niger a perdu des dizaines de milliards
Numéro deux de la Convention démocratique et sociale (CDS, alors alliée au MNSD), Labo a, au fil des années 1990, développé de puissants réseaux au Nigeria, grand financier de la vie politique nigérienne. « Beaucoup de personnalités nigérianes finançaient des partis politiques au Niger, et notamment la CDS de Mahamane Ousmane. Abdou Labo faisait partie des hommes qui organisaient tout cela », se souvient un ministre de l’époque. « Il est originaire de la région de Maradi, dont la vie économique est tournée vers le Nigeria », ajoute cette source. « Ce sont les réseaux régionaux d’Abdou Labo qui ont permis à Aboubacar Hima de devenir le “Petit Boubé” que l’on connaît », résume un proche de l’homme d’affaires.

Dasuki, le parrain nigérian
En 2011, Mahamadou Issoufou remporte la présidentielle. Aboubacar Hima, qui a fait fortune en faisant fructifier ses amitiés dans l’entourage de Hama Amadou, va-t-il disparaître ? Pas du tout. « Il ne s’intéresse pas à la politique », assure l’un de ses amis. « La question s’est posée dès le début, se souvient un membre du cabinet du président Issoufou. Nous connaissions ses accointances. Mais il avait les contacts et l’État lui devait déjà de fortes sommes. Alors nous avons continué à collaborer. » De plus, Abdou Labo, allié du nouveau chef de l’État, est entré au gouvernement au poste de ministre de l’Intérieur.

Loin d’avoir coupé les ponts avec le Nigeria, ce dernier y effectue de fréquents séjours, au point d’agacer par ses absences répétées. « Il était souvent injoignable, même pour le président », s’amuse un membre de l’entourage d’Issoufou. « Il voulait gérer tout ce qui se faisait avec le Nigeria et se voyait comme le messager entre Issoufou et Goodluck Jonathan », explique ce même collaborateur. Selon une autre source, auprès de laquelle Labo s’est confié, le ministre a officié à un moins une reprise comme « porteur de valises » entre des entrepreneurs du Nigeria et l’entourage d’Issoufou. Dans son récit, qui évoquait la signature d’un contrat pour une livraison d’engrais à l’État du Niger, Abdou Labo évoquait la somme de 1 milliard de francs CFA (1,5 million d’euros) en argent liquide.

C’EST PAR L’INTERMÉDIAIRE D’ABDOU LABO QU’ABOUBACAR HIMA FAIT SON ENTRÉE AU NIGERIA

Contacté par Jeune Afrique, l’intéressé n’a ni démenti ni commenté cette information. C’est en tout cas par son intermédiaire qu’Aboubacar Hima fait son entrée au Nigeria, où Labo compte dans son carnet d’adresses un certain Sambo Dasuki, fils d’un sultan de Sokoto, ex-militaire du Nord et artisan de la victoire d’Olusegun Obasanjo à la présidentielle nigériane de 1999. Dasuki n’est pas n’importe qui : après une traversée du désert au début des années 2000 – qui lui a toutefois permis de se consacrer aux affaires –, il est revenu sur le devant de la scène et a été nommé en 2012 conseiller national pour la sécurité de Goodluck Jonathan.

« Pas d’amis, juste des intérêts »
L’ancien colonel, retraité de l’armée, est l’un des hommes clés du président nigérian, qui cherche à rééquiper ses troupes, confrontées aux rebelles de Boko Haram dans le nord du pays. Ses réseaux s’étendent jusqu’en Europe de l’Est, où le Nigeria se fournit en hélicoptères et autres avions de combat. « Petit Boubé a profité des réseaux de Dasuki pour se faire un carnet d’adresses en Europe de l’Est, notamment en République tchèque, en Ukraine et en Russie, explique un proche du Nigérien. C’est comme cela qu’il s’est véritablement lancé dans le commerce des armes et des équipements militaires. » « Il est passé dans un autre monde. Les sommes sont devenues colossales, comme les commissions et les rétrocommissions », confie un ancien du gouvernement.

Abdou Labo est arrêté en 2014 dans une affaire de supposition d’enfants – dite du « trafic de bébés » –, mais n’entraîne pas Aboubacar Hima dans sa chute. « Il n’a pas d’amis, uniquement des intérêts », glisse l’une de ses connaissances. Hima devient le principal fournisseur d’armement du ministère de la Défense de Mahamadou Karidjo (2011-2016), puis de Kalla Moutari (2016-2019). « Le PNDS s’est retrouvé obligé de travailler avec lui en 2011. Mais le parti s’en est bien accommodé », sourit un cadre de la formation au pouvoir. L’ex-imprimeur « Petit Boubé » est l’interlocuteur et l’invité très régulier des patrons de l’armée – au sein de laquelle son frère est officier. Il se targue également de sa relation « directe » avec Mahamadou Issoufou, tandis que le fils de ce dernier, Sani, longtemps bras droit de son paternel et aujourd’hui ministre du Pétrole, a été son voisin à Niamey.

L’ÉTAT DEVRAIT AU BAS MOT PLUSIEURS DIZAINES DE MILLIARDS DE FRANCS CFA À L’ENTREPRENEUR

« On le payait en fonction des réaménagements budgétaires. On ne peut faire ça qu’avec des opérateurs qui ont une surface financière suffisante », ajoute un autre ancien du gouvernement. « Avec les impayés et les arrangements de paiement, il ne peut plus disparaître. Si on voulait mettre fin au système, il aurait fallu tout lui payer », poursuit cette source. Or, selon l’un des proches d’Aboubacar Hima, l’État devrait au bas mot plusieurs dizaines de milliards de francs CFA à l’entrepreneur. Un baron du PNDS sourit : « C’est un système de fidélisation patriotique. » Dont l’intéressé profite à plein. Selon un audit réalisé par l’Inspection générale des armées en 2020, il aurait remporté au moins les trois quarts des contrats de fournitures d’armement signés par le ministre de la Défense à partir de 2011.

L’heure du scandale
Plaque tournante du « système » Hima, selon les documents des inspecteurs dont Jeune Afrique a obtenu copie : le Nigeria. « Petit Boubé » y a créé plusieurs sociétés dans les années 2010, notamment une certaine TSI ou une autre baptisée Brid A Defcon. Cette dernière aurait signé à partir de 2014, d’après les comptes de l’Inspection des armées, des contrats à hauteur de plus de 130 millions d’euros avec le ministère nigérien de la Défense. Brid A Defcon a notamment remporté un marché de 3,9 millions d’euros pour la construction d’un hangar destiné à l’avion du président Mahamadou Issoufou, ce qui a énormément intrigué les enquêteurs. Selon ces derniers, l’appel d’offres le concernant aurait été truqué : les deux autres soumissionnaires (Motor Sich, domiciliée en Algérie, et Aerodyne Technologies, enregistrée dans une zone franche aux Émirats arabes unis) étaient eux aussi contrôlés par Aboubacar Hima.

LE CONTRAT DES DEUX MI-171SH AURAIT COÛTÉ AU NIGER 55 MILLIONS D’EUROS ET AURAIT SUBI UNE « SURFACTURATION » DE 17,8 MILLIONS

Ce dernier a d’ailleurs remporté par la suite avec Motor Sich d’autres « appels d’offres » proposés par le gouvernement, dont un contrat de fourniture d’armes de 10,4 millions d’euros. Autre tour de force de l’entrepreneur : il a réussi à faire de son autre entreprise nigériane, TSI, la représentante officielle au Niger de Rosoboronexport, la société d’État russe d’exportation d’armement. « Cela lui donnait donc la possibilité d’intervenir des deux côtés du contrat, en tant que mandataire du client – le gouvernement – et en tant que représentant du fournisseur russe », détaille un expert du dossier. Dans le cadre d’un accord facilité par « Petit Boubé » en 2016, le ministère de la Défense a ainsi acquis deux hélicoptères de transport et d’assaut Mi-171Sh commandés à Rosoboronexport. « On avait des besoins, il avait les réseaux », résume Kalla Moutari aujourd’hui.

Niger : comment l’opposition espère fragiliser Mohamed Bazoum avec l’audit de la Défense
Est-ce si simple ? L’audit réalisé par l’Inspection générale des armées dévoile bien davantage. Ainsi, le contrat d’achat et d’entretien des deux Mi-171Sh aurait coûté au Niger 55 millions d’euros et aurait surtout subi une « surfacturation » de 17,8 millions. Plusieurs autres cas ont été signalés sur la série de contrats d’un montant total de plus de 130 millions d’euros signés par Aboubacar Hima via « Brid A Defcon » à partir de 2014, selon les chiffres les plus récents des investigateurs. Une enquête a été ouverte, bien que l’État, qui avait décidé de se porter partie civile, se soit finalement désisté. Le gouvernement affirme avoir obtenu le remboursement des sommes surfacturées et reçu la totalité du matériel payé mais qui n’avait pas été livré. L’avocat de « Petit Boubé », Me Marc Le Bihan, souligne quant à lui que la surfacturation n’est pas un délit au regard du droit nigérien et conteste les accusations d’enrichissement illicite.

« Wanted » par Abuja
« Nous sommes tout à fait décidés à ce que la vérité soit dite. L’État est résolu à faire la lumière sur ce qui s’est passé. Laissons le juge d’instruction poursuivre ses investigations », a déclaré à Jeune Afrique Tidjani Idrissa Abdoulkadri, porte-parole du gouvernement. « Nous n’y croyons pas. Quand l’État décide de ne pas se porter partie civile, il fait passer un message d’impunité. L’instruction se poursuit officiellement, mais le pouvoir ne veut pas s’attaquer au système », déplore un leader de la société civile. « Même s’il a grandi avec le MNSD, le “système Hima” est intrinsèquement lié au PNDS, dont les barons se succèdent à la tête du ministère de la Défense depuis 2011. Même si le président Bazoum voulait faire toute la lumière, il n’aurait pas les mains libres, car le parti est au-dessus de lui. D’ailleurs, le ministre Issoufou Katambe, qui a mené l’audit à la Défense et a même été enquêter en Europe de l’Est et jusqu’en Russie, n’est plus au gouvernement », ajoute cette source.

PLUSIEURS APPARTEMENTS À PRAGUE, AU MOINS UN PIED-À-TERRE À PARIS ET DES VILLAS À NIAMEY…

Un enquêteur connaissant par cœur l’audit va plus loin : « Aller au bout des investigations voudrait dire mettre en lumière la “clé de répartition” en vigueur pour les contrats militaires, c’est-à-dire quelles sont les commissions accordées à chaque intervenant privé ou public. Tout le monde sait que cela existe, du plus bas au plus haut de l’échelle. » La même source livre un exemple parlant : « Quand “Petit Boubé” doit livrer cent voitures, on voit le parc automobile d’un ministre gonfler de dix véhicules… » Aboubacar Hima voit quant à lui sa fortune personnelle augmenter. Il posséderait plusieurs appartements de luxe à Prague, en République tchèque, dont un penthouse surplombant la rivière Vltava acquis en 2015 pour 1,4 million d’euros. Il disposerait aussi d’au moins un pied-à-terre à Paris, où il avait noué des relations avec un certain Alexandre Benalla, l’ancien chargé de mission d’Emmanuel Macron, ou encore avec la femme d’affaires Pascale Jeannin Perez, figure des cénacles africains et moyen-orientaux.

Depuis la révélation de l’audit du ministère de la Défense, Aboubacar Hima se fait toutefois discret. Il ne fréquente ainsi que rarement ses villas situées non loin de la présidence à Niamey et dont il a laissé la gestion à sa grande sœur, Fati, et à sa mère, pour laquelle il a fait construire une luxueuse maison au quartier Plateau. Il évite également la France et le Nigeria, où il dispose d’une résidence et où il avait pourtant réussi à se rapprocher du nouveau président, Muhammadu Buhari, lequel l’avait d’ailleurs reçu. À Abuja, il est visé par une enquête de la Commission des crimes économiques et financiers (EFCC), qui le soupçonne de fraudes et de détournements de fonds publics pour près de 10 millions d’euros via une autre de ses entreprises nigérianes, la Société d’équipements internationaux. L’EFCC, qui a émis un mandat d’arrêt à son encontre, estime qu’il aurait participé à un montage frauduleux avec la complicité de celui qui lui a ouvert les portes du pays au début des années 2010, Sambo Dasuki.

Sous protection à Abidjan ?
En décembre 2015, quelques mois après l’accession au pouvoir de Muhammadu Buhari et le départ de Goodluck Jonathan, Sambo Dasuki avait ainsi été arrêté et accusé d’avoir détourné près de 2 milliards d’euros en favorisant de faux contrats de livraisons d’hélicoptères, d’avions de combat et de munitions destinés à l’armée nigériane. Remis en liberté fin 2019, il pourrait faire face à un procès. « Aboubacar ne peut plus mettre les pieds au Nigeria. Il a très peur d’être arrêté », confie l’un de ses proches. Changeant très fréquemment de téléphone, « Petit Boubé » poursuit cependant ses affaires. « Il travaille dans toute la sous-région, au Ghana, au Togo, au Bénin, au Sénégal, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, en Guinée Bissau… », assure encore cette source. Selon ses proches, il vivrait aujourd’hui entre Accra et Abidjan, tandis que son épouse passerait beaucoup de temps à Dakar et Paris.

Bénéficie-t-il à Abidjan des mêmes connexions qu’à Niamey au sommet de l’État ? Y vit-il « sous protection », comme nous l’a affirmé l’un de ses proches ? Aboubacar Hima et Alassane Ouattara se sont en tout cas rencontrés en 2017, à l’occasion d’un sommet des chefs d’État de la sous-région à Niamey. « Petit Boubé » avait alors mis l’une de ses villas – construite face à la présidence – à la disposition de l’Ivoirien. La résidence, très sécurisée et bien située, avait été conseillé à Alassane Ouattara par son épouse Dominique, laquelle y avait elle-même logé quelques mois plus tôt lors d’une rencontre des premières dames ouest-africaines organisée par Malika Issoufou. « L’épouse de Mahamadou Issoufou voulait loger ses homologues dans des résidences sécurisées plutôt qu’à l’hôtel. Évidemment, vu le parc immobilier de “Petit Boubé”, son aide était la bienvenue », raconte un ministre de l’époque. « Il a tellement de villas que même l’Union européenne et sa mission de formation militaire Eucap Sahel logent parfois chez lui », sourit la même source.

IL EST INTOUCHABLE. AUCUN PAYS DE LA SOUS-RÉGION N’A RÉPONDU AU MANDAT D’ARRÊT ÉMIS PAR LE NIGERIA

« Il est intouchable », résume un expert du dossier. Aucun pays de la sous-région n’a ainsi répondu au mandat d’arrêt émis par le Nigeria. À Niamey même, où la mauvaise publicité née de l’audit du ministère de la Défense a contrarié sa légendaire discrétion, il a créé en 2021 une nouvelle société, baptisée Privinvest (du même nom que l’entreprise du Franco-Libanais Iskandar Safa). « Petit Boubé » a également restructuré une partie de ses affaires, délocalisant Brid A Defcon d’Abuja à Prague, d’où ses contacts est-européens continuent de lui assurer une position confortable. Il y a quelques années, le secrétaire général du ministère de la Défense d’alors, le général Ibrahim Waly Karingama, avait tenté de le court-circuiter en se rendant lui-même en Russie afin de négocier des contrats d’armement pour le compte de l’État nigérien. Son interlocuteur russe lui avait alors poliment rétorqué qu’Aboubacar Hima, l’« Esprit féroce », était « incontournable ».

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Source Leral
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