Depuis le début de l’année 2025, l’utilisation d’images générées par l’intelligence artificielle (IA) se développe au Sénégal. Une tendance, désormais érigée en norme. Des médias en ligne et même la presse écrite utilisent ces images générées par l’IA pour illustrer des faits, sans aucune précision ni mention de l’IA, excepté quelques rares publications.
Sur les réseaux sociaux, des profils qui ne sont pas définis comme parodiques ou satiriques exploitent des images de personnalités politiques et de célébrités, générées par l’IA pour manipuler les internautes. Cette tendance s’est illustrée avec l’affaire du patron de presse et chroniqueur Madiambal Diagne qui a eu maille à partir avec la justice sénégalaise.
Images manipulées pour informer !
Le 24 septembre 2025, plusieurs médias en ligne (1, 2, 3, 4, 5) ont utilisé une image générée par Gemini, l’IA de Google, pour illustrer des articles portant sur les démêlés judiciaires de Madiambal Diagne au Sénégal. Senenews a été le premier média à utiliser cette image dans un article intitulé : « Blocage à l’AIBD : une information judiciaire ouverte contre Madiambal Diagne, les choses s’accélèrent ».

Dans cet article, il est écrit que « Madiambal Diagne a été bloqué par la Police de l’Air et des Frontières à l’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD) ». L’image d’illustration laisse ainsi croire qu’elle a été prise au moment où le chroniqueur est interpellé par la police à l’aéroport. Or, ce n’était pas le cas et l’article ne comporte aucune légende de l’image ni ne mentionne qu’elle a été générée par une intelligence artificielle.
L’image a été reprise par plusieurs comptes sur Facebook (1, 2, 3, 4, 5), sur X (1, 2), sur Instagram (1, 2), sur YouTube (1, 2) pour illustrer divers narratifs et spéculations sur cette affaire : « Madiambal Diagne a été bloqué à l’aéroport alors qu’il tentait de quitter le pays », « Madiambal Diagne s’est bel et bien barré. Sorti du pays dans des circonstances troubles, malgré une opposition, il a rallié Paris en embarquant depuis la Gambie », « Madiambal n’a jamais franchi le contrôle de la police pour embarquer dans l’avion. Il a été arrêté automatiquement après le premier contrôle, ses deux téléphones confisqués… ».

L’image générée par l’IA a trompé la vigilance du célèbre ancien député Doudou Wade et d’un journaliste lors d’une émission de la chaîne Challenge New Média (CNM). Au cours de l’émission, le journaliste affirme que l’image montre le journaliste-chroniqueur à l’aéroport international Blaise Diagne (AIBD).
L’ancien député qui analyse l’image ne semble pas percevoir qu’il s’agit d’une image générée par l’IA. Il en propose même une lecture positive, décrivant la posture de Madiambal Diagne qui tiendrait ses documents de voyage en main face à un officier de police que le journaliste considère comme le chef de la police de l’aéroport.
Sur les réseaux, plusieurs internautes ont alerté qu’il s’agit d’une image générée par l’IA en faisant remarquer la présence du logo Gemini. Toutefois, de nombreux d’autres internautes ont préféré commenter l’actualité sans prêter attention à l’authenticité de l’image.
Le 13 octobre 2025, la chaîne YouTube 5M TV Sénégal a diffusé une vidéo qui a pour titre : « Voici l’arrestation de Madiambal Diagne ». Cette vidéo de 2 min 59 s, fabriquée à partir d’un photomontage d’anciennes images réelles, surmonté d’une voix off en langue wolof ; utilise comme miniature une image générée par l’IA, comme le confirme Hive, un outil de vérification de contenus générés par l’IA.
Sur cette fausse image, on voit Madiambal Diagne menotté dans le dos, tenu par deux hommes en uniforme de la police française. L’image est utilisée huit jours avant l’annonce de l’arrestation du journaliste en France, le 21 octobre 2025. A cette date, la même image est utilisée comme miniature d’une autre vidéo diffusée par la chaîne YouTube Senegal5.


Toujours le 21 octobre 2025, Senenews utilise une autre image générée par l’IA pour illustrer un article sur l’arrestation de Madiambal Diagne en France. Sauf que cette fois-ci, le média précise que l’image est générée par l’IA. Dans la même journée, le même média a publié un autre article illustré par une image mentionnée comme générée par l’IA.

Sur les réseaux sociaux, d’autres images générées par l’IA ont été utilisées pour illustrer l’arrestation du journaliste. Mais, d’autant plus que les images ne sont pas réelles, la question reste de savoir s’il suffit de mentionner qu’elle est générée par l’IA pour valider son acceptation aux mépris des principes éthiques du journalisme ?

Une tendance qui embrasse la presse et les réseaux sociaux
La nouvelle tendance n’a pas épargné l’un des grands et plus anciens journaux Sénégalais : « Le Témoin ». Ce quotidien réputé pour son sérieux avec trente cinq ans d’existence a publié à sa Une, du mercredi 22 octobre 2025 un article sur l’affaire Madiambal Diagne, avec comme illustration, une image générée par l’IA, sans aucune indication. Cet article évoque la libération du journaliste, placé sous contrôle judiciaire par le parquet de Versailles.


S’il est vrai que l’utilisation des images générées par l’IA dans l’actualité au Sénégal révèle une fragilisation préoccupante des repères éthiques du journalisme à l’ère numérique, elle brouille la frontière entre le réel et le fabriqué. Ces images vraisemblables, inventées grâce à l’IA, participent à la construction de récits trompeurs capables d’influencer l’opinion publique. La simple mention de « Image générée par l’IA », lorsqu’elle existe, ne saurait suffire à garantir une information responsable si l’image elle-même est fausse.
Un phénomène qui devient sans limite sur les réseaux sociaux
Sur les réseaux sociaux, le phénomène a pris de l’ampleur. Des images IA sont souvent utilisées pour illustrer des narratifs politiques. Dans une publication le 8 octobre 2025, le compte X Mansour Dasylva annonce une « Résolution de mise en accusation contre Macky Sall pour haute trahison… bientôt ».
Cette publication est illustrée avec une image générée par Grok, l’IA de X (ex-twitter), qui montre l’ancien président menotté et escorté par deux agents du GIGN (Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale). La publication a enregistré plus de 23 100 vues, 78 commentaires, 69 reposts, 715 j’aime et 14 signets.

Le 18 octobre 2025, la même image est utilisée pour illustrer sur Facebook un narratif qui accuse, sans aucune preuve, l’ancien président d’assassinant de 83 personnes. Selon les données de Meta Content Library (MCL), l’image a été utilisée dans 26 publications en copier-coller.

Le 6 janvier 2025, le compte X Brute, qui s’identifie au nom de @saxur_beye, a posté une image générée pour faire croire que l’ancien président « Macky Sall a été lui aussi exfiltré et serait en route pour le Sénégal ». Cette manipulation intervient trois jours après l’enlèvement de l’ex-président du Venezuela Nicolás Maduro, par les États-Unis, le 3 janvier 2026.

Images générées par l’IA comme outils de communication politique
La tendance de l’utilisation des images générées par l’IA est aussi remarquée chez les personnalités politiques et autres célébrités. Parfois, selon leur convenance, eux-mêmes ou leur Community manager utilisent des images IA pour communiquer sur les réseaux sociaux.
Le 25 octobre, le responsable du mouvement politique Gueum sa Bopp Bougane Gueye Dani par ailleurs patron du célèbre groupe de presse D-Média éditeur du journal la Tribune, de la radio Zik Fm et de la Télévision Sen TV, a publié sur sa page Facebook, l’annonce d’une marche nationale convoquée le 8 novembre en réponse à l’appel au Tera Meeting de Ousmane Sonko. En illustration de la mobilisation projetée, une image générée par Gemini AI. Cette photo a été reprise par le site en ligne Senego pour illustrer l’article annonçant la mobilisation convoquée par le responsable politique.

A l’annonce de l’organisation d’un Tera Meeting le 08 novembre par le président du Pastef Ousmane Sonko, le profil X, Alex Ino a posté une vidéo publiée dans un premier temps sur TikTok. Cette vidéo deepfake, générée par l’IA illustre le retour du leader politique Ousmane Sonko sur la scène, imitant le retour du Prophète de l’Islam de Médine à la Mecque.
Sur X, la vidéo a été visualisée plus de 38 000 fois, avec 18 commentaires, 80 repost, 740 j’aime et 56 ajouts aux signets. Sur TikTok, la publication d’origine a reçu plus de 215000 vues, plus de 18500 like, 867 commentaires, 1723 ajouts aux signets et 3140 partages.

Toujours pour la communication autour du rassemblement convoqué par Ousmane Sonko, des images manipulées ont ciblé le président Bassirou Diomaye Faye. Sur plusieurs profils X, on a retrouvé une photo manipulée montrant le président portant un tee shirt « qui fait la promotion du Tera meeting du 08 novembre 2025 ».

La photo est partagée par Alex Ino, accompagné avec ce commentaire : « Samedi 8 novembre 2025, le parti PASTEF-Les #Patriotes organise un rendez-vous politique majeur : le #TERA #MEETING, présenté comme le Grand Rassemblement des Patriotes. L’événement se tiendra au Parking du Stade Léopold Sédar Senghor, à Dakar, à partir de 17h ».
Cette publication en date du 2 novembre, a généré plus de 15400 vues, 9 commentaires, 38 repost, 634 like et 5 ajouts aux signets. Elle a été partagée sur Facebook le 3 novembre par la page Senegal Web, qui a reçu 98 j’aime, 27 commentaires et 4 partages. Au lendemain de la publication d’origine, elle a été partagée le 3 novembre sur X par le profil Serge. Le post a généré plus de 34400 vues, plus de 1000 like, 20 commentaires, 35 repost et 15 ajouts aux signets.

Pour confirmer que la photo a été manipulée, nous avons contacté le Ministre Porte-parole de la Présidence et Chef de la cellule digitale le 3 novembre 2025. Mais, jusqu’au moment où nous publions cet article, ce dernier n’a toujours pas encore répondu à notre sollicitation.
Cependant, nos recherches approfondies nous ont permis de retrouver la photo originale qui a été manipulée. Celle-ci a été prise lors de la visite du président de la République des chantiers des sites des JOJ Dakar 2026. Les images ont été publiées sur la page Instagram jojdakar2026.

Ce rapport a été réalisé par Djiby DEM dans le cadre du programme d’incubation de l’Académie africaine pour l’investigation en sources ouvertes (AAOSI). Il a bénéficié du soutien technique de Code for Africa et du soutien de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, avec le soutien financier du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) et de l’Union européenne (UE). L’AAOSI garantit l’indépendance journalistique des chercheurs en leur donnant accès à des techniques et des outils de pointe. La responsabilité éditoriale incombe à Djiby DEM. Pour plus d’informations, consultez le site https://disinfo.africa/





















