Le 6 septembre 2025, le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et son Premier ministre, Ousmane Sonko, ont rendu publique la composition d’un nouveau gouvernement. Ce remaniement est marqué par la nomination de Yassine Fall au poste de ministre de la Justice, en remplacement d’Ousmane Diagne. Le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, Jean-Baptiste Tine, a également quitté le gouvernement et a été remplacé par Maître Mouhamadou Bamba Cissé, avocat d’Ousmane Sonko, alors opposant politique. Ce remaniement du gouvernement intervient dans un contexte de fortes pressions exercées sur le régime, notamment à travers les réseaux sociaux.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye fin mars 2024, les autorités sont confrontées à une mobilisation de l’opinion par des militants du parti au pouvoir, pour réclamer justice aux victimes des manifestations violemment réprimées en 2021 et 2024, faisant au moins 65 morts.
Mais ces revendications se heurtent à la loi d’amnistie adoptée en mars 2024 par les députés du parti de l’ancien président Macky Sall, à quelques jours seulement de la tenue des élections présidentielles. Cette loi critiquée par plusieurs organisations de la société civile, couvre tous les faits politiques liés aux manifestations pouvant être qualifiés d’infractions criminelles ou correctionnelles commis durant cette période.

Un an plus tard, le 2 avril 2025, le parlement, majoritairement composé de députés de la mouvance, adopte une loi dite « d’interprétation de l’amnistie », visant à exclure les infractions criminelles et correctionnelles du champ d’amnistie, liées aux faits liés à la répression des manifestations de 2021 et 2024. Dès lors, le Premier ministre Ousmane Sonko est monté au créneau pour dénoncer les lenteurs de la justice pour juger les responsables des répressions et indemniser les familles des victimes.
Le 14 avril 2025, devant les députés à l’Assemblée nationale, le chef du gouvernement s’inscrit en faux contre ceux qui pensent que « le temps de la justice n’est pas le temps des hommes » et qu’on ne peut pas mettre la pression sur l’institution judiciaire. « Pourquoi on peut mettre la pression sur le Président de la République, sur le Premier ministre et le peuple au nom duquel la justice est rendue n’a pas le droit de dire qu’il a y des problèmes dans le fonctionnement de la justice ? », s’est-il interrogé.
Les réseaux sociaux comme moyen de pression sur les acteurs judiciaires
Sur les réseaux sociaux, c’est le député du parti au pouvoir Guy Marius Sagna qui donne le ton. Dans une publication le 12 août sur son compte Facebook et reprise sur sa page, il s’insurge contre le système judiciaire sénégalais : « Je le répète, il est inacceptable d’avoir un système judiciaire qui envoie les voleurs de poulets en prison et qui accorde des bracelets électroniques aux « kulunas » qui ont pillé les milliards des sénégalais », a-t-il écrit. Ces publications ont enregistré plus de 151 000 vues, près de 10 000 interactions dont plus de 1 300 commentaires et plus de 630 partages.

Selon les données de Meta Content Library (MCL), les publications du député ont été reprises en copier-coller ou en capture d’écran plus de 127 fois sur Facebook cumulant une audience de plus 731 000 de personnes touchées. Dans une autre publication, le 3 septembre 2025, le député revient à la charge en ces termes : « Justice par force ! fait des effets. Walay (il jure) lumière, vérité et justice seront faites sur l’assassinat de nos martyrs, la torture de nos frères et sœurs… ». Cette nouvelle publication a cumulé plus de 150 000 vues et plus de 5 000 interactions. Les publications du député sont souvent reprises par les médias en ligne dont le célèbre site Seneweb.

Sur X, plusieurs publications évoquent l’absence de justice pour les martyrs au Sénégal et appellent le gouvernement à agir rapidement en s’attaquant en urgence au « problème de la justice ». Ces appels à la justice insistent notamment sur la nécessité de lever les obstacles juridiques, perçus comme un frein aux poursuites contre les auteurs présumés de ces violences. Les publications rappellent également les crimes commis sous l’ancien régime et la situation jugée dramatique du pays durant la période 2021-2024, marquée par de nombreuses pertes en vies humaines lors des manifestations.

Face à cette campagne en ligne de « justice par la force » portée par le député de la mouvance et les militants du parti au pouvoir, le Garde des sceaux, ministre de la Justice, Ousmane Diagne est resté droit dans ses bottes.
Dans une vidéo compilée publiée sur X le 22 août 2025 dans laquelle le Président Diomaye Faye et le Premier ministre Sonko justifient la nécessité de faire pression sur la justice, on entend le ministre de la Justice affirmer clairement devant l’Assemblée nationale : « Je n’ai jamais accepté qu’on fasse pression sur moi… Qu’on ne compte pas sur moi pour exercer la moindre pression sur les Magistrats du siège ».
Réagissant à la sortie du gouvernement d’Ousmane Diagne après le remaniement ministériel intervenu quelques jours plus tard, le député de l’opposition Thierno Alassane Sall soutient que le Président Faye a finalement cédé aux dernières pressions des militants du parti au pouvoir sur la justice. Il estime donc qu’on ne peut s’attendre qu’à une accentuation de la pression sur la justice et à une vengeance politique.
L’activisme de l’avocat franco-espagnol Juan Branco
Pendant qu’au Sénégal, des acteurs politiques mènent en ligne la campagne d’une « justice de force », à l’extérieur du pays, c’est l’avocat franco-espagnol Juan Branco qui mène la danse. L’un des avocats du Conseil de Ousmane Sonko, avec Me Bamba Cissé, devenu ministre de l’Intérieur et de la sécurité publique, Juan Branco a été particulièrement très actif sur l’actualité politique sénégalaise.
Entre le 15 et le 31 août 2025, un peu plus de deux semaines avant le remaniement ministériel, il fait sur X sept (07) publications (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8) qui ont ciblé le gouvernement sénégalais, notamment le ministre de la justice et appelé à la justice pour les victimes des répressions. Ces publications ont cumulé plus de 864 400 vues, plus de 7 300 likes et plus de 2 300 partages.

Tout est parti d’une question du député de la mouvance, Guy Marius Sagna, adressée au gouvernement le 21 juillet 2025. Dans cet exercice parlementaire, le député qui ne cache pas sa proximité et son soutien à l’avocat, a interpellé le ministre de la Justice du Sénégal sur « des informations demandées par la justice espagnole au sujet d’une affaire qualifiée d’enlèvement de l’avocat Juan Branco en Mauritanie et son incarcération à Dakar ». En effet, en août 2023, Juan Branco avait séjourné à Dakar pour assister à une conférence de presse de la défense d’Ousmane Sonko avant d’être interpellé sur le chemin du retour en France en passant par la Mauritanie.
Le 15 août 2025, l’avocat Branco relaie sur X la question du député adressée au gouvernement avec un commentaire qui pointe du doigt le silence des autorités sénégalaises : « Aucune réponse n’a été apportée à sa sollicitation par le gouvernement de celui pour lequel j’aurai traversé, deux jours durant, en pirogue, l’océan, après avoir passé quatre jours sur le territoire sénégalais, pour défier le pouvoir qui le voulait dévasté, et lui rappeler, tandis que tous se terraient, qu’il ne serait jamais abandonné. Quel que soit le prix qu’il faudrait pour cela payer ».

Dans une autre publication le 16 août 2025, Juan Branco appelle les autorités sénégalaises à user pleinement de leurs prérogatives pour faire la lumière sur les violences passées, notamment par la création de juridictions spécialisées, la saisine des juridictions internationales et étrangères, et l’ouverture des archives de l’État. Il insiste sur la nécessité de mobiliser des moyens judiciaires, policiers et budgétaires spécifiques afin de faire de ces crimes une priorité effective et d’en assurer le traitement jusqu’à leur terme.
Juan Branco affirme dans cette publication que la responsabilité d’agir ou non revient aux autorités et au peuple sénégalais, tout en rendant hommage aux victimes et à ceux qui se sont engagés durant cette période. Le même jour, 16 août, il poste toujours sur X : « Maintiens Rekk », pour reprendre des termes des militants du Pastef alors dans l’opposition, pour faire pression sur Macky Sall.
Le lendemain, 17 août, il poste sur X « Justice pour le gatsa gatsa. Justice, ou gatsa gatsa » ; une expression qui fait référence à une célèbre déclaration de Sonko. Alors opposant, il avait appelé à une épreuve de force face à Macky Sall, ainsi, le Gatsa Gatsa est traduit comme « œil pour œil, dent pour dent ».

Dans une publication sur X le 21 août 2025, Juan Branco critique la décision de l’État sénégalais, en l’occurrence le ministère de la Justice, de confier sa défense à un grand cabinet français, estimant que le pays dispose de juristes compétents capables d’assumer ce rôle à moindre coût.
Dans cette publication, il dénonce ce qu’il appelle « la continuité des pratiques de l’ancien régime, l’exclusion des avocats engagés aux côtés de l’opposition et le recours récurrent à des cabinets internationaux qu’il juge coûteux et déconnectés des réalités locales ». Il appelle les autorités à reconnaître, soutenir et honorer les avocats sénégalais qui, selon lui, ont risqué leur vie et joué un rôle déterminant dans les luttes politiques récentes.

Quelques jours après la publication de la question du député Guy Marius Sagna adressée au gouvernement, le Garde des Sceaux, ministre de la Justice a confirmé, devant l’Assemblée nationale, avoir reçu des autorités espagnoles en avril 2025 une lettre demandant la transmission d’information sur la détention de l’avocat à Dakar. Dans sa réponse, le ministre explique qu’à la date du 19 mai 2025, ses services ont répondu pour exiger la transmission de la plainte relative à cette affaire et la traduction des documents en français.
Quelques heures après les explications du ministre, l’avocat Juan Branco revient à la charge. Dans une publication sur X le 25 août 2025, il critique la réponse du ministre, qu’il accuse de conditionner abusivement la coopération judiciaire à l’accès au contenu d’une plainte. Il estime que cette exigence traduit une volonté de protéger les responsables présumés des crimes et dénonce un blocage délibéré de la procédure depuis un an. Il finit sa publication par un reproche moral sévère aux autorités sénégalaises, qu’il accuse de trahison. « Honte à vous. Honte », a-t-il écrit.
Le même jour, le 25 août, dans une autre publication, Juan Branco accuse les autorités sénégalaises de bloquer délibérément une procédure judiciaire, affirmant qu’elles savent que l’Espagne ne peut y répondre en raison du secret de l’enquête. Il reproche au ministre de la Justice d’avoir sciemment retardé et vidé de sa substance la réponse officielle afin de maintenir l’affaire dans l’impasse.
Le 30 août 2025, des centaines de sénégalais ont manifesté pour réclamer justice contre les crimes commis entre 2021 et 2024, lors des épisodes de violences qui ont marqué les dernières années du mandat de Macky Sall. Le 31 août 2025, dans un post, toujours sur X, Juan Branco s’interroge : « Pourquoi Antoine Félix Diome (ancien ministre de l’Intérieur de 2020 – 2023 – NDLR) n’est-il toujours pas derrière les barreaux ? ».

Ces prises de position de l’ancien avocat du Premier ministre constituent une dynamique de pression politique et symbolique sur les institutions sénégalaises, en écho aux revendications de justice portées sur les réseaux sociaux.
Délégitimer la justice pour mieux la contrôler ?
Le 7 décembre 2025, le Premier ministre et président du parti Pastef, Ousmane Sonko a présidé la cérémonie de commémoration de la « Journée des martyrs et des victimes » des répressions des manifestations entre 2021 et 2024. Dans son discours lors de cet évènement, il est revenu sur son éligibilité à une élection présidentielle au Sénégal. « Rien ne peut m’empêcher d’être candidat ! », a-t-il lancé, alors que la question de son éligibilité ressurgit dans le débat public quand le tandem au sommet de l’État (président de la République et Premier ministre) battait de l’aile.

C’est la deuxième fois que le chef du gouvernement s’exprime ainsi publiquement sur ses ambitions pour la prochaine présidentielle. Ousmane Sonko avait été déclaré inéligible à l’élection Présidentielle de 2024, par le Conseil Constitutionnel pour avoir été condamné par la justice. Le 1er juillet 2025, la Cour suprême du Sénégal, plus haute instance judiciaire du pays, a rejeté le recours déposé par l’équipe juridique de Sonko et confirme définitivement sa condamnation pour diffamation prononcée en janvier 2024.
Réagissant à cette décision de la Cour suprême, Ousmane Sonko a sévèrement critiqué le système judiciaire sénégalais et a promis de rouvrir son procès. Selon lui, des éléments nouveaux pourraient renverser la décision initiale. Ses avocats ont adressé une requête au ministère de la Justice, basée sur un rapport de l’Inspection générale des finances révélant de possibles irrégularités dans la gestion financière par Mame Mbaye Niang, l’ex-ministre qu’il avait accusé de diffamation.
Même si selon certains juristes, malgré sa condamnation, Ousmane Sonko reste éligible à une élection au Sénégal en raison de la loi d’amnistie adoptée en mars 2024, et modifiée en avril 2025, qui couvre des infractions commises durant certaines périodes ; il semble que les campagnes en ligne menées par les partisans du Pastef, relayées par des figures comme le député Guy Marius Sagna et l’avocat Juan Branco, s’inscrit dans une stratégie de pression politique sur le système judiciaire sénégalais.
En jouant sur l’émotion et en mettant en cause l’absence de justice pour les « martyrs », ces acteurs cherchent certainement à créer un climat de contestation susceptible d’influencer des juges pourtant reconnus pour leur intégrité, en les exposant à une pression populaire constante…
Affaire à suivre.
Ce rapport a été réalisé par Djiby Dem dans le cadre du programme d’incubation de l’Académie africaine pour l’investigation en sources ouvertes (AAOSI). Il a bénéficié du soutien technique de Code for Africa et du soutien de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, avec le soutien financier du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) et de l’Union européenne (UE). L’AAOSI garantit l’indépendance journalistique des chercheurs en leur donnant accès à des techniques et des outils de pointe. La responsabilité éditoriale incombe à Djiby Dem. Pour plus d’informations, consultez le site https://disinfo.africa/





















