L’installation d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale a suscité de vifs débats juridiques et politiques. Pourtant, l’intérêt de cette séquence dépasse largement la seule question de sa conformité aux textes. Elle offre surtout un observatoire privilégié des mécanismes contemporains de production de la légitimité politique.
Le pouvoir ne repose jamais exclusivement sur le droit ou les institutions. Pour être accepté et reconnu, il doit également s’appuyer sur des symboles, des récits, des émotions collectives et des formes de représentation. Comme l’a montré Georges Balandier dans Le Pouvoir sur scènes, tout pouvoir organise sa propre mise en scène afin de produire un effet de légitimité et d’évidence. Cette intuition demeure particulièrement pertinente à l’heure où les médias et les réseaux sociaux donnent une place croissante aux images, aux récits et aux formes d’incarnation politique.
C’est précisément sous cet angle qu’il convient d’appréhender l’installation d’Ousmane Sonko au perchoir. La veille de l’événement, juristes, constitutionnalistes et responsables politiques débattaient de la légalité de son retour à l’Assemblée nationale. Dans le même temps, ses partisans évoluaient sur un autre registre : celui de la légitimité populaire, de l’incarnation politique et de la fidélité à un parcours militant.
Cette divergence révèle une réalité fondamentale du politique : les acteurs ne disputent pas toujours le même objet. Les uns défendent des procédures ; les autres mobilisent des croyances. Les uns invoquent les textes ; les autres s’appuient sur des récits collectifs. Dans les périodes de forte intensité politique, la capacité à produire du sens compte souvent autant que la capacité à produire du droit.
L’installation de Sonko a ainsi pris la forme d’une séquence fortement chargée en symboles. La proximité avec la veille d’Arafat, l’atmosphère de ferveur, les chants militants, le port généralisé du blanc et les nombreuses références à l’histoire récente du mouvement ont contribué à transformer un acte institutionnel en moment de consécration politique. Ce qui semblait célébré n’était pas seulement l’accession à une fonction, mais également la continuité d’une trajectoire marquée par l’épreuve, la résistance et la mobilisation populaire.
Le Parlement apparaît alors comme un espace particulièrement propice à cette théâtralisation du politique. L’hémicycle n’est pas seulement un lieu de délibération ; il est aussi une scène où se construisent les figures du leadership, où s’affrontent les récits de légitimité et où se donnent à voir les rapports de force. Dans ce cadre, l’installation de Sonko a acquis une portée qui dépasse largement sa signification institutionnelle immédiate.
Cette dynamique éclaire également la place singulière qu’occupe aujourd’hui Ousmane Sonko dans l’imaginaire politique sénégalais. Sa trajectoire est souvent racontée selon les ressorts du récit héroïque : l’épreuve, l’injustice, la résistance puis la réhabilitation. Chaque épisode vient renforcer la perception d’un destin politique exceptionnel. Max Weber soulignait déjà que le charisme réside moins dans les qualités intrinsèques d’un leader que dans la croyance collective en son caractère exceptionnel. Les symboles, les rituels et les récits contribuent précisément à entretenir cette croyance et à faire du leader le support d’une espérance collective.
Mais cette capacité de mobilisation soulève également une question démocratique essentielle. Lorsqu’une personnalité concentre une part importante du capital symbolique disponible, la légitimité tend progressivement à se déplacer des institutions vers l’individu. Le risque n’est pas la popularité du leader ; il réside dans la difficulté croissante à distinguer l’adhésion à un projet politique de l’adhésion à une personne.
Cette situation peut être qualifiée de « sur-légitimité ». Il ne s’agit pas d’une légitimité supérieure au sens normatif du terme, mais d’un phénomène dans lequel le poids symbolique d’un acteur tend à excéder les fonctions qu’il exerce. Le leader apparaît alors comme le principal dépositaire de l’espérance collective, parfois davantage que les institutions elles-mêmes.
Or, la démocratie moderne repose sur une logique différente. Comme l’a montré Claude Lefort, le pouvoir démocratique constitue un « lieu vide » : il n’appartient durablement à personne. Les gouvernants ne font qu’occuper temporairement des fonctions dont la légitimité procède avant tout des règles communes et des institutions.
Cette problématique est d’autant plus importante que les démocraties contemporaines sont traversées par une transformation profonde des modalités de construction de l’autorité politique. La montée en puissance des médias et des réseaux sociaux a considérablement renforcé les logiques de personnalisation du pouvoir. Les institutions, par nature complexes et impersonnelles, peinent souvent à rivaliser avec la puissance de captation exercée par les figures incarnées. Dans l’économie contemporaine de l’attention, ce sont généralement les individus qui retiennent davantage l’intérêt du public que les procédures ou les organisations.
Cette évolution ne traduit pas nécessairement un affaiblissement de la démocratie. Elle révèle plutôt une tension structurelle entre deux exigences également légitimes. D’un côté, les sociétés ont besoin de leaders capables d’incarner un projet collectif, de susciter l’adhésion et de mobiliser les énergies sociales. De l’autre, elles doivent préserver des institutions suffisamment solides pour survivre aux hommes qui les dirigent. Toute démocratie durable repose précisément sur cet équilibre délicat entre incarnation et institutionnalisation.
Dans le contexte particulier du Sénégal, cette tension revêt une importance particulière. L’alternance de 2024 n’a pas seulement été vécue comme un changement de majorité politique. Pour une partie importante de la population, elle a été vécue comme l’aboutissement d’un long cycle de luttes, de mobilisations et d’épreuves. Cette dimension affective contribue à expliquer l’intensité de la légitimité dont bénéficie aujourd’hui Ousmane Sonko auprès d’une frange significative de l’opinion.
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L’histoire politique montre cependant que les périodes de transition sont souvent marquées par une concentration exceptionnelle du capital symbolique autour de certaines figures. Ces moments peuvent constituer de puissants leviers de transformation. Ils comportent également un risque : celui de voir la confiance accordée à un projet collectif se confondre progressivement avec la confiance accordée à une personnalité particulière.
L’un des défis majeurs du Sénégal contemporain consiste précisément à articuler la puissance mobilisatrice du leadership charismatique avec l’exigence d’institutionnalisation démocratique. Autrement dit, il s’agit de transformer un capital symbolique personnel en ressource durable au service des institutions plutôt qu’en facteur de dépendance à l’égard d’une figure particulière.
C’est sous cet angle qu’il faut analyser la nouvelle configuration du pouvoir. L’alternance de 2024 a porté au sommet de l’État deux figures dont les légitimités sont à la fois complémentaires et distinctes. Bassirou Diomaye Faye tire principalement son autorité du suffrage universel et de la fonction présidentielle. Ousmane Sonko bénéficie, quant à lui, d’une légitimité largement nourrie par le militantisme, la mobilisation populaire et son rôle fondateur dans la construction du projet politique porté par le PASTEF.
Pendant la conquête du pouvoir, la formule « Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye » avait permis de fusionner symboliquement ces deux légitimités. L’exercice du pouvoir tend naturellement à produire l’effet inverse : les différences de rôles, de styles et de fonctions deviennent plus visibles à mesure que s’affirment les contraintes de l’État.
Dans cette perspective, le déplacement de Sonko vers l’Assemblée nationale peut être interprété comme autre chose qu’un simple réaménagement institutionnel. Le Parlement constitue un espace où la visibilité, la parole, la confrontation et la représentation occupent une place centrale. Il offre un cadre particulièrement adapté aux ressorts symboliques qui ont historiquement nourri son leadership.
L’espace parlementaire présente en effet de nombreuses similitudes avec ce que les sociologues du politique décrivent comme la scène de représentation du pouvoir. La parole y acquiert une dimension performative, les débats y sont immédiatement médiatisés et les affrontements politiques s’y transforment souvent en séquences de forte visibilité publique. Dans un contexte marqué par la domination des médias numériques, l’Assemblée nationale devient également l’un des principaux lieux de production des récits politiques contemporains.
Cette redistribution des rôles pourrait ainsi permettre une différenciation plus nette des fonctions au sommet de l’État : au Président Bassirou Diomaye Faye l’incarnation institutionnelle, la continuité de l’État et l’arbitrage républicain ; à Ousmane Sonko l’animation politique, la production de sens collectif et le maintien du lien avec la base militante qui a porté le projet de transformation.
L’avenir dira si cet équilibre parviendra à se stabiliser. Mais une leçon se dégage déjà de cette séquence : dans les démocraties contemporaines, le pouvoir ne se contente plus d’être exercé ; il doit être représenté, raconté et rendu visible.
Dès lors, l’enjeu n’est pas d’opposer légalité et légitimité, institutions et émotions collectives, mais de penser leur articulation. Une démocratie vivante a besoin d’institutions fortes, mais aussi de récits capables de donner sens à l’action collective. Elle a besoin de procédures, mais également d’incarnation. Elle a besoin de règles, mais aussi d’adhésion.
À cet égard, l’installation d’Ousmane Sonko au perchoir apparaît comme un révélateur des tensions qui traversent aujourd’hui les démocraties contemporaines : comment concilier la force mobilisatrice du charisme avec les exigences de l’institution ? Comment faire en sorte que la puissance du récit politique renforce les institutions plutôt qu’elle ne s’y substitue ?
C’est probablement dans la réponse à cette question que se jouera une part importante de l’avenir de l’expérience politique ouverte au Sénégal depuis l’alternance de 2024.
Pr Ousmane Adama DIA




















