KALIDOU DIALLO ANCIEN MINISTRE DE L’EDUCATION « Oui à la grève, mais le salaire c’est après service, il faut couper»

«Pour l’éducation, on ne peut pas prendre des mesures avec des calculs politiques»

 L’épineuse question de la grève qui perdure dans l’école publique sénégalaise, préoccupe l’ancien ministre de l’Education, Kalidou Diallo. Dans cet entretien qu’il a accordé à Grand-Place, au moment où  le gouvernement décide de changer de stratégie en recourant à la fermeté, le Pr Diallo plaide pour la méthode forte. «Oui au droit de grève, mais le salaire c’est après service effectué. Il faut couper les salaires des grévistes». Telle est la solution, dit-il.Kalidou Diallo, ancien ministre de l'éducation nationale

 

 Après plusieurs mois de grève, le gouvernement décide d’appliquer la fermeté, avec des ponctions sur salaire et la délivrance de réquisition. Qu’en pensez-vous ?

 La situation de l’école est dramatique. Malheureusement au Sénégal, nous avons une culture syndicale conflictuelle que nous avons hérité de la France, à la place de ce que j’appelle, une culture syndicale de dialogue. En ce qui concerne cette grève qui perdure, je pense que moi-même, j’en ai fait l’expérience. De 2008 à 2011 nous avons plus ou moins essayé de gérer. Mais avec l’année scolaire 2011- 2012, il y a eu cette fameuse grève de 5 mois avec le Cusems. J’avais décidé de faire appliquer la réglementation avec le gouvernement. Oui au droit de grève, mais le salaire c’est après service effectué. J’avais le feu vert du président de la République. Mais le Premier ministre d’alors avait pensé qu’il fallait continuer le dialogue. Il m’avait désavoué devant la presse, publiquement de la Fastef (Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation). C’est Souleymane Ndéné Ndiaye qui a des amis parmi les syndicalistes. Non seulement les ponctions sur les salaires ont été arrêtées, mais les enseignants avaient été intégralement remboursés. Et ça a continué ainsi jusqu’à présent. Pourtant ces syndicalistes n’ont jamais voté pour le régime libéral de Wade. C’est-à-dire qu’on ne peut pas pour des questions aussi essentielles que l’éducation, prendre des mesures en fonction de calculs politiques. Il  faut que le gouvernement reste ferme en appliquant la réglementation. Je pense que du point de vue des principes, le droit de grève est reconnu dans notre Constitution, je crois que c’est l’article 12, mais le législateur y ajoute à condition que la grève ne mette pas en péril l’école sénégalaise, l’entreprise, l’éducation. Dans le statut général, à l’article 7 également, l’on parle du droit de la grève. C’est dans ce texte aussi qu’il est prévu les réquisitions, les conditions de son application mais également que le salaire, c’est après service.

Quid de la rétention des notes ?

 Concrètement, moi je considère que la rétention des notes des élèves est illégale. Elle ne fait pas parti d’ailleurs des actions de grève. Je peux même rappeler que c’est le Sudes (Syndicat unique des enseignants du Sénégal) qui, pour la première fois, lors de la grève de 1980, avait inventé la stratégie de la rétention des notes des élèves en dehors du boycott des examens. Et je me rappelle bien, paix à son âme, le Pr Oumar Sankharé, qui était en service au lycée Malick Sy de Thiès, avait refusé d’appliquer la rétention des notes en disant : moi enseignant, je ne peux pas enseigner, évaluer mes élèves et retenir par la suite leurs notes, mon éthique et ma déontologie ne me permettent pas de le faire. Il a pris courageusement la décision de ne pas le faire. Mais au finish, le Sudes, après évaluation a décidé de bannir définitivement la rétention des notes. La rétention de notes est illégale. Ce n’est pas une forme de grève. La grève c’est la suspension du travail, c’est l’arrêt de travail et non la rétention de notes. Le Sudes l’a abandonné depuis 1980. Et vous ne verrez jamais le Sudes participer à de telles rétentions. Maintenant, les syndicats on reprit ça. C’est pourquoi, on ne peut pas couper les salaires pour cause de rétention de notes.

 La réquisition est-elle une solution face à la rétention des notes ?

Même la réquisition, ce n’est pas pour récupérer des notes. La réquisition est prévue par la loi pour les grèves. Moi-même j’ai été réquisitionné en 1980, le syndicat avait décidé qu’on ne reçoive pas les réquisitions, parce que le gouvernement l’avait fait par voie de radio, c’est illégale. Néanmoins, lorsque la gendarmerie m’a donné une réquisition, je suis allé remettre, en tant que Directeur d’école, les clés au chef de village en lui disant que je ne bloque pas l’école. S’il y a des enseignants qui souhaitent travailler, qu’ils occupent l’école sans problème. C’est vrai que j’ai été sanctionné après par des affectations vers le sud du pays, à Bignona. Donc, je pense que l’Etat doit prendre ses responsabilités, l’Etat doit appliquer la réglementation en effectuant des ponctions sur les salaires des grévistes tout en restant ouvert au dialogue. En matière de grève, c’est la règle : celui qui ne travaille pas ne doit pas percevoir de salaire. C’est clair. La rétention des notes doit être définitivement bannie.

Ils peuvent également observer des débrayages sans être inquiétés ?

 Oui ! Je pense même qu’il convient aujourd’hui de revoir la législation en matière de grève. Les syndicalistes savent que le salaire, c’est après service effectué, mais s’ils ne veulent pas de ponction, ils initient des débrayages. Ils sont pointés à 8 heures et ils se taillent avant l’heure de la descente. Ce qui fait qu’aujourd’hui, il est difficile de sanctionner quelqu’un qui observe un débrayage. Parce que la réglementation ne prévoit pas cette forme de grève. Il faut donc l’adapter.

 Mais il faut reconnaître que ces syndicats peuvent soutenir le rapport de force…

 Je considère que le Saems-Cusems et le Cusems n’ont plus rien à démontrer en matière de représentativité. D’abord les élections passées ont démontré qu’ils sont ultra majoritaires dans le moyen-secondaire. Ensuite, je pense qu’en paralysant les écoles, ils ont montré qu’ils sont représentatifs. En matière de syndicalisme, quand tu montre ton poids, mais ça suffit. Je pense qu’ils n’avaient pas besoin d’aller jusqu’au bout.

La limite du droit de grève s’arrête là où commence la remise en cause de l’intérêt des enfants, c’est ce que disait feu Iba Ndiaye Diadji. C’est ça la limite d’éthique et déontologique en matière de grève. Le gouvernement aussi doit tenter une dernière fois de discuter avec les intéressés, avant de prendre les mesures prévues par la réglementation.

Quel appel pouvez-vous lancer pour que l’école ne soit pas en péril ?

 Je lance un appel à ces syndicalistes, qui sont de vrais syndicalistes, très représentatifs, pour qu’ils ne sacrifient pas les enfants, pour qu’ils ne sacrifient pas leurs militants, pour qu’ils ne sacrifient pas le syndicalisme. Parce que ça peut casser le syndicalisme. Moi, à leur place, quand le Khalife général des mourides lance un appel, j’allais tout de suite courir chez lui pour expliquer et trouver une porte de sortie. C’est ça le syndicalisme, qui ne doit pas être déconnecté de nos valeurs, de nos réalités sociales et culturelles. Parce qu’on a aussi besoin de l’opinion publique.

Entretien réalisé par

Abdoul Aziz SECK – Grand Place

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