Covid-19 au Sénégal : faut-il maintenir le Magal de Touba 2021 ?

Le pèlerinage mouride rassemblera, en septembre, quelque 4 millions de fidèles. De quoi susciter les inquiétudes, alors que le Sénégal connaît une troisième vague épidémique.

Au Sénégal, mieux vaut ne pas poser la question, au risque d’être taxé d’apostasie et d’en subir les conséquences. Et pourtant, puisque celle-ci se pose, les médias se doivent bien d’en faire état.

Les 25 et 26 septembre, dans le centre-ouest du pays, se tiendra le Magal de Touba, ce pèlerinage typiquement sénégalais en hommage à Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké (Serigne Touba), le fondateur du mouridisme. Chaque année, lors de ce rassemblement, la confrérie la plus influente du pays célèbre en prières, dans la ville sainte où il repose, son fondateur et guide spirituel, à la date anniversaire (du calendrier musulman) où l’administration coloniale française l’avait contraint à l’exil au Gabon, en 1895.

Un quart de la population
Même si elle est soigneusement éludée au Sénégal, la question se pose toutefois avec acuité : en pleine recrudescence de la pandémie de Covid-19, est-il raisonnable d’autoriser un rassemblement d’une telle ampleur ? À Touba, le Magal réunit traditionnellement plus de 4 millions de Sénégalais venus de tout le pays et de la diaspora, soit près du quart de la population nationale.


En juillet, en Arabie Saoudite, seuls 60 000 pèlerins ont pu fouler les lieux saints

S’interroger sur cette question de santé publique ne relève pas du blasphème. On en voudra pour preuve les mesures énergiques qu’a pris l’Arabie saoudite afin de contenir la contamination des fidèles lors du hajj – l’un des cinq piliers de l’islam. En juillet 2021, seuls 60 000 Saoudiens et étrangers résidant dans le royaume – tous dûment vaccinés – ont été autorisés à fouler les lieux saints. Avant la pandémie, en 2019, ils étaient 2,5 millions venus du monde entier…

En période de Covid-19, les pèlerinages posent un défi de santé publique qu’il est bien délicat de résoudre. L’Inde en fournit un exemple édifiant. En mars 2020, les cas de Covid-19 avaient crû de plus de 10% en 24 heures après la découverte d’une importante vague de contagion liée à un rassemblement du Tablighi Jamaat, une congrégation musulmane fondamentaliste.

Un an plus tard, après quelques mois d’accalmie qui avaient pu laisser à penser que la situation sanitaire était à nouveau sous contrôle, l’Inde a connu une spectaculaire deuxième vague. Le 24 avril 2021, elle comptait 349 000 nouveaux cas – contre moins de 15 000 cas par jour un mois et demi plus tôt.

En cause, des meetings politiques aux quatre coins du pays, dans un contexte de campagnes électorales multiples, mais aussi des rassemblements religieux, comme le Kumbh Mela – considéré comme le pèlerinage le plus important du monde car réunissant des millions de fidèles –, durant lequel les hindous sont invités à aller se baigner dans le Gange pour se laver de leurs péchés.

La prégnance de la foi l’a emporté sur les appréhensions des autorités sanitaires

Dans le cadre religieux, médecine et prévention épidémiologique n’ont pas forcément leur place. Pour Mame Mactar Guèye, porte-parole de l’association islamique Jamra, interrogé par JA, la question sanitaire liée à l’organisation du Magal en pleine troisième vague ne se pose pas. Si l’intéressé reconnaît que « cet événement se tient en pleine pandémie, avec l’apparition de nouveaux variants », il estime toutefois que « la prégnance de la foi des adeptes du mouridisme, qui tiennent à “leur” Magal, a fini par l’emporter sur les légitimes appréhensions des autorités sanitaires du pays ».

Mesures préventives
En guise de mesures préventives, « l’implantation de 180 centres fournissant des prestations sanitaires dans la région de Diourbel pour prendre en charge les pèlerins, animés par 5 760 agents de santé », devrait suffire, ajoute-t-il.

Autrement dit, le Magal de Touba ne saurait avoir qu’une boussole : la combinaison entre foi musulmane et traditions de la confrérie mouride, sans considération excessive pour les risques encourus. « Sainteté » et « Santé », à quelques lettres près, pourraient donc se confondre.

Nombre de lits insuffisant, pénurie en oxygène, personnel soignant exténué et dépassé… »

Mais, depuis la précédente édition du Magal, en octobre 2020, à une période où le Sénégal pouvait se croire relativement épargné – et où l’on n’avait constaté aucun pic de contamination au lendemain du pèlerinage –, un nouveau péril s’est invité. Réputé plus contagieux, le variant Delta (une forme mutante du virus originel) a fait irruption au pays de la Teranga, entraînant une brusque dégradation de la situation sanitaire.

Alors que, du début d’avril à la fin de juin 2021, le nombre de nouveaux cas quotidiens était globalement demeuré sous la barre des 100 personnes infectées, ce chiffre s’est mis à grimper subitement. Le 18 juillet, la courbe atteignait 1 722 nouveaux cas en 24 heures. Malgré un léger fléchissement par la suite, on en recensait encore 1 045 au 31 juillet.

Flambée épidémique
À la suite de cette flambée épidémique, le système de santé sénégalais a rapidement atteint ses limites, en particulier dans la région (surpeuplée) de Dakar, comme le détaillait, le 4 août, une longue enquête de BBC Afrique. Nombre de lits insuffisant dans les hôpitaux spécialisés, pénurie en oxygène, personnel soignant exténué et dépassé… Selon le Dr Marie Khémess Ngom Ndiaye, présidente du Comité national de gestion des épidémies (CNGE), l’analyse des prélèvements récents révèle une présence du variant Delta de l’ordre de 70 %.


En quelques jours, le « miracle sénégalais » s’est dissipé.

Dans le même temps, le taux de vaccination piétine, en raison de problèmes d’approvisionnement en vaccins et de la défiance, bien ancrée, d’une partie de la population. Le 6 août, selon le ministère de la Santé, un peu plus de 1 million de Sénégalais avaient été vaccinés sur une population totale de 17 millions. Mais, selon le site de référence Our World in Data, qui recense les taux de vaccination à travers le monde à partir des données officielles, seuls 3,6 % des Sénégalais avaient bénéficié d’une vaccination partielle à la date du 3 août, et 1,8 % d’une vaccination totale.

Incantation rituelle
Face à cette situation devenue préoccupante, l’organisation du Magal, sans limitation du nombre de participants, s’annonce périlleuse. Face au poids démographique et à la ferveur de la communauté mouride, les autorités sénégalaises semblent résignées à laisser l’événement se dérouler sans limitation autre qu’un hypothétique respect des gestes barrière. Et, dans les médias locaux, nul ne se risque à tirer le signal d’alarme tant qu’il en est encore temps.

La protection de Serigne Touba, les bénédictions de l’actuel khalife général, Serigne Mountakha Bassirou Mbacké, et l’incantation rituelle en vigueur au Sénégal – Inch’Allah ! – suffiront-elles à éloigner le péril sanitaire lors de ce rassemblement à haut risque ?

On ne peut que l’espérer.

Et prier, pour éviter au Sénégal un scénario à l’indienne…



  ◊  Par Mehdi Ba – Journaliste à Jeune Afrique

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Source Jeune Afrique
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