.
Accueil À la une Contribution au projet de refondation curriculaire au Sénégal – Par Kalidou Diallo

Contribution au projet de refondation curriculaire au Sénégal – Par Kalidou Diallo

Une initiative historique pour repenser l’école sénégalaise... Auteur : Kalidou Diallo; Historien – Ancien ministre de l’Éducation nationale (2008-2012) – Chevalier de l’Ordre national du Lion – Champion UNGEI 2010 – Président du Conseil académique de l’IPD, Université professionnelle africaine.

❤️ Soutenez La Vie Sénégalaise
Votre soutien nous aide à produire une information libre et indépendante.
💙 Faire un don

Le 22 juillet 2026, le ministre de l’Éducation nationale, Moustapha Bamba Guirassy, a réuni, autour du Comité scientifique chargé de la refondation curriculaire, plusieurs anciens ministres de l’Éducation nationale ainsi qu’un ancien ministre d’État, en vue de la mise en place d’un Conseil consultatif national.

Cette démarche constitue une initiative inédite dans l’histoire récente du ministère de l’Éducation nationale. Elle vient enrichir les nombreuses consultations déjà engagées avec les partenaires techniques et financiers (PTF), les parents d’élèves, les syndicats d’enseignants, les organisations de la société civile, les maîtres coraniques, les acteurs de l’enseignement privé et, plus largement, l’ensemble de la communauté éducative.

L’importance de cette initiative mérite d’être soulignée. Elle traduit la volonté de construire une réforme durable à travers une démarche de concertation nationale, inclusive et participative.

Réforme curriculaire ou refondation curriculaire : une distinction essentielle

 Avant d’engager toute réflexion sur l’avenir de notre système éducatif, il convient de distinguer deux notions souvent confondues : la réforme curriculaire et la refondation curriculaire.

La réforme curriculaire consiste principalement à adapter ou à améliorer les programmes existants, les méthodes pédagogiques, les contenus d’enseignement et les dispositifs d’évaluation, afin de mieux répondre aux évolutions de la société et aux besoins des apprenants.

La refondation curriculaire, quant à elle, est beaucoup plus ambitieuse. Elle interroge les fondements mêmes du système éducatif et vise à construire une nouvelle école, en cohérence avec un nouveau projet de société, les priorités de développement national et les mutations du monde contemporain.

Elle suppose donc de répondre à des questions fondamentales : quelle société voulons-nous construire

? Quels citoyens voulons-nous former ? Quelles valeurs souhaitons-nous transmettre ? Quelles connaissances, compétences et aptitudes nos enfants doivent-ils acquérir pour relever les défis de leur époque ?

Pour nourrir cette réflexion, il est utile d’examiner certaines expériences internationales et africaines avant de revenir sur l’histoire des réformes éducatives au Sénégal.

Les grandes références internationales

 La Finlande : l’école de la confiance

 La Finlande demeure une référence internationale en matière de qualité et d’équité éducatives. Son système repose notamment sur :

  • un curriculum centré sur le développement des compétences ;
  • des apprentissages interdisciplinaires ;
  • une grande autonomie professionnelle accordée aux enseignants ;
  • une formation universitaire exigeante des personnels enseignants ;
  • une évaluation principalement formative ;
  • une révision régulière des programmes, menée en concertation avec les différents acteurs.

L’expérience finlandaise montre qu’une transformation durable de l’école repose autant sur la confiance accordée aux enseignants que sur la qualité des curricula.

Singapour : apprendre mieux plutôt qu’apprendre plus

 Singapour a profondément transformé son système éducatif en privilégiant une approche fondée sur le principe Teach Less, Learn More (« enseigner moins pour apprendre mieux »).

Cette orientation accorde une place importante à la pensée critique, à la créativité, à l’innovation, à l’intégration du numérique et au développement professionnel continu des enseignants.

L’expérience de Singapour illustre ainsi la nécessité de privilégier la qualité des apprentissages plutôt que la simple accumulation des contenus.

L’Ontario, au Canada : une approche fondée sur les compétences

 L’Ontario, province la plus peuplée du Canada, dont Toronto est la capitale provinciale, est souvent citée pour son approche éducative fondée sur :

  • un curriculum axé sur les compétences ;
  • une école inclusive ;
  • un accompagnement de proximité des enseignants ;
  • une attention particulière portée à l’amélioration continue des apprentissages et des résultats

La Nouvelle-Zélande : flexibilité et personnalisation des parcours 

Le système éducatif néo-zélandais se distingue notamment par :

  • un curriculum flexible ;
  • des parcours d’apprentissage davantage personnalisés ;
  • la valorisation des cultures et des identités locales ;
  • le développement des compétences nécessaires au XXIᵉ siècle.

Cette expérience met en évidence l’importance d’un curriculum capable de s’adapter aux réalités des territoires et à la diversité des apprenants.

L’Estonie : la révolution numérique

 L’Estonie, devenue indépendante en 1991 après la période soviétique, est aujourd’hui considérée comme l’un des systèmes éducatifs européens les plus performants.

Cette réussite repose notamment sur :

  • un curriculum moderne ;
  • une intégration avancée du numérique ;
  • des enseignants hautement qualifiés ;
  • une forte culture de l’innovation ;
  • de bons résultats aux évaluations

L’expérience estonienne montre que la transformation numérique peut devenir un puissant levier d’amélioration du système éducatif lorsqu’elle s’accompagne d’une politique cohérente de formation des enseignants et de développement des compétences.

La Chine : l’éducation au service du développement

 À partir de 1978, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, la Chine engage une profonde transformation de son système éducatif.

Le rétablissement du concours national d’entrée à l’université, le Gaokao, la priorité accordée aux sciences et aux technologies, le développement de l’enseignement technique et de la formation professionnelle, ainsi que l’instauration de neuf années d’enseignement obligatoire en 1986 ont contribué à transformer profondément le système éducatif chinois.

La Vie Sénégalaise + Google News
Ajoutez La Vie Sénégalaise à vos sources Google
Retrouvez plus facilement nos dernières actualités dans Google Actualités.

L’éducation est ainsi devenue l’un des leviers majeurs du développement économique, de l’innovation et de la compétitivité du pays.

Une même philosophie au-delà des différences

 Malgré leurs différences historiques, culturelles et institutionnelles, ces expériences présentent plusieurs caractéristiques communes :

  • une vision claire et partagée de la finalité de l’école ;
  • des enseignants placés au cœur de la transformation du système ;
  • une formation initiale et continue de qualité ;
  • des évaluations cohérentes avec les compétences recherchées ;
  • un suivi régulier et une actualisation permanente des curricula ;
  • une volonté politique soutenue dans la durée.

Il convient toutefois de rappeler, comme le souligne régulièrement l’UNESCO, qu’il n’existe pas de modèle éducatif universellement applicable. Une réforme pertinente est avant tout celle qui tient compte des réalités historiques, culturelles, économiques et sociales du pays concerné.

Les expériences africaines : des enseignements à valoriser

 Plusieurs pays africains offrent également des expériences riches d’enseignements.

Le Rwanda s’est engagé dans une transformation importante de son système éducatif, notamment à travers un curriculum davantage fondé sur les compétences, le renforcement de la formation des enseignants et l’amélioration des mécanismes d’évaluation et de gouvernance.

Le Kenya a engagé une transformation profonde de son système à travers le Competency-Based Curriculum (CBC). Sa mise en œuvre demeure toutefois confrontée à plusieurs défis, notamment en matière de financement, d’infrastructures et de disponibilité des ressources humaines.

L’île Maurice se distingue par la stabilité de ses politiques éducatives et par l’importance accordée aux langues, au numérique et au développement des compétences transversales.

L’Afrique du Sud, après les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre du Curriculum 2005, a progressivement réorienté sa politique curriculaire avec le Curriculum and Assessment Policy Statement (CAPS), jugé plus structuré et plus réaliste.

Ces expériences montrent qu’une refondation curriculaire ne peut se limiter à la modification des programmes scolaires. Elle exige également une vision politique claire, une formation solide des enseignants, des ressources pédagogiques adaptées, des dispositifs d’évaluation cohérents, un suivi permanent et un financement durable.

Les grandes réformes éducatives du Sénégal depuis l’indépendance 

Depuis son accession à l’indépendance en 1960, le Sénégal a engagé plusieurs réformes majeures de son système éducatif.

La réforme de 1971 a cherché à mieux adapter l’école aux réalités nationales, notamment à travers la valorisation des langues et des cultures nationales.

Les États généraux de l’Éducation et de la Formation de 1981, suivis de la création de la Commission nationale de réforme de l’éducation et de la formation (CNREF), ont contribué à l’élaboration de la loi d’orientation de 1991, modifiée en 2004. Cette dynamique a notamment renforcé les ambitions en matière d’accès à l’éducation de base, de qualité des apprentissages et de développement de la formation professionnelle.

Le Programme décennal de l’Éducation et de la Formation (PDEF), lancé en 2000, a permis une expansion importante des infrastructures scolaires, le recrutement d’un nombre significatif d’enseignants et une progression de la scolarisation, notamment celle des filles.

Enfin, les Assises de l’éducation et de la formation et le Programme d’amélioration de la qualité, de l’équité et de la transparence – Éducation/Formation (PAQUET-EF) ont placé au cœur des politiques éducatives les enjeux liés à la qualité, à l’équité, à la gouvernance et à la transformation du système éducatif.

Ces différentes étapes ont permis, entre autres, l’introduction et la diffusion de l’Approche par les compétences (APC), la révision des curricula, le développement de l’éducation à la citoyenneté, au numérique et à l’environnement, l’expérimentation de l’enseignement bilingue et des langues nationales, le développement des daaras modernes, la modernisation de l’administration scolaire ainsi que le renforcement des filières scientifiques, techniques et professionnelles.

Tous ces acquis constituent un patrimoine important que toute nouvelle dynamique de refondation devra préserver, évaluer et enrichir.

Pour une véritable refondation nationale de l’éducation

 La refondation curriculaire ne peut être assumée par le seul ministère de l’Éducation nationale. Elle concerne également l’enseignement supérieur, la formation professionnelle, l’enseignement technique et, plus largement, plusieurs autres secteurs de l’État et de la société.

Avant même d’élaborer de nouveaux curricula, il importe donc que la Nation définisse collectivement la société qu’elle veut construire, les valeurs qu’elle entend transmettre et les connaissances, compétences et aptitudes qu’elle souhaite voir maîtrisées par les futurs citoyens.

C’est à partir de cette vision partagée qu’une nouvelle loi d’orientation pourrait, le cas échéant, servir de cadre de référence à la refondation du système éducatif et à l’élaboration de curricula adaptés aux ambitions du Sénégal.

Dans cette perspective, les décisions prises par le Président de la République lors des Conseils des ministres des 6 février, 9 avril et 1er octobre 2025, la création du Comité scientifique chargé de la refondation curriculaire le 16 janvier 2026, puis l’installation du Conseil consultatif national le 22 juillet 2026, constituent des étapes importantes dans la construction de cette nouvelle dynamique.

Les consultations engagées avec des personnalités reconnues, des experts et l’ensemble des acteurs de l’éducation devraient permettre de dégager des recommandations susceptibles d’alimenter une véritable concertation nationale.

Cette dynamique s’est également poursuivie avec l’installation, le 27 juillet 2026, du Cercle des Hauts Référents de la Refondation curriculaire, composé notamment de scientifiques, d’artistes, de chefs d’entreprise ainsi que de personnalités issues des milieux religieux et sportifs.

Le lendemain, 28 juillet 2026, le Document de politique linguistique nationale (DPLN) a été présenté en présence d’experts, d’universitaires, de chercheurs, de praticiens de l’éducation, d’acteurs de la société civile et de partenaires techniques et financiers (PTF).

Ces différentes initiatives témoignent d’une volonté d’élargir la réflexion au-delà du seul champ scolaire et de prendre en compte les dimensions culturelles, linguistiques, scientifiques, économiques et sociales qui déterminent l’avenir de l’éducation.

Conclusion : faire de la refondation un projet national partagé

La refondation curriculaire ne doit appartenir ni à un gouvernement ni à une génération. Elle doit être conçue comme un projet national partagé, inscrit dans la durée et capable de préparer les générations futures aux défis économiques, scientifiques, technologiques, culturels, environnementaux et citoyens du XXIᵉ siècle.

L’école sénégalaise a déjà connu de nombreuses réformes et accumulé une expérience considérable. L’enjeu, aujourd’hui, n’est donc pas d’effacer cet héritage, mais de l’évaluer, d’en tirer les leçons et de s’en inspirer pour construire une nouvelle étape.

Une véritable refondation curriculaire devrait ainsi permettre de bâtir une école sénégalaise plus cohérente, plus inclusive, plus équitable, plus performante et davantage ancrée dans les réalités nationales, tout en étant résolument ouverte sur le monde et tournée vers l’avenir.

C’est à cette condition que la refondation curriculaire pourra dépasser le cadre d’une simple réforme des programmes pour devenir une véritable transformation de l’école et, au-delà, une contribution majeure à la construction du Sénégal de demain.