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Colloque du Réseau Théophraste à Saly : « Le nécessaire journalisme scientifique » au menu

Un Colloque du Réseau Théophraste va se tenir les 26 et 27 mai 2022 à Saly autour du thème : « Le nécessaire journalisme scientifique ». Le colloque est organisé en partenariat avec le Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI).

Les crises environnementales et sanitaires qui menacent la planète ont mis en évidence l’importance des journalistes spécialisés en sciences et santé (JSSS). Ce secteur est en croissance depuis les années 90 à travers le traitement éditorial du thème de l’environnement, des progrès de la médecine et de développement technologique. La crise actuelle du Covid-19 a accéléré le phénomène. Elle a révélé la réalité de la discussion scientifique et une absence de vérité unique et indiscutable. La vision du sachant et du profane, du message obligatoirement circulant à sens unique est remise en question.

La science a d’importantes retombées sociales économiques, politiques et soulève fréquemment des enjeux moraux et éthiques (euthanasie, clonage, consentement éclairé pour certaines recherches et thérapies innovantes, acharnement thérapeutique, etc.).

Le 21ème siècle est déjà annoncé comme celui où les découvertes scientifiques dans le domaine de l’énergie et de la mobilité, de la recherche médicale, du climat ou encore de l’agriculture conditionneront notre existence, voire notre survie. Ces recherches sont interdépendantes de notre volonté de trouver des solutions au vivre ensemble, aux imperfections de nos modèles économiques ou encore à l’amélioration de la gouvernance.

Dans une ère des réseaux et de la prolifération des messages souvent formatés comme des informations vérifiées et argumentées, la nécessité des intermédiaires et des médiateurs répondant à une série de critères éthiques et déontologiques apparaît comme évidente. Le JSSS nous entretient de sujets liés certes à la médecine, mais aussi à l’environnement, aux changements climatiques, à la psychologie, la sociologie, l’alimentation, et la liste est loin d’être exhaustive.

Les scientifiques eux-mêmes comprennent de mieux en mieux l’importance des médias dans leur communication et cherchent les moyens d’accéder directement au public dans un exercice de vulgarisation dont ils maîtrisent peu les codes. Communiquer sur ses recherches fait partie des fonctions imparties aux scientifiques. Le SARS-CoV-2 a bouleversé l’agenda des médias. Si l’urgence de la gestion de crise a ouvert la voie à de nouveaux échanges entre les journalistes et l’univers des sciences, plusieurs questions demeurent sur les relations entre journalistes et experts du monde médical ou scientifique, en termes de défiance, de déformation des propos, d’enjeux économiques, de conflits d’intérêts et de diffusion d’informations accessibles pour nourrir le débat citoyen.

Quels rôles pour les écoles de journalisme
Certains prescrivent divers rôles et différentes fonctions au journalisme scientifique. Selon Nelkin (1995) par exemple, il devrait aider les gens à se tenir informés des développements de la science, évaluer la pertinence de la recherche scientifique et faire des choix en fonction de leur perception des risques. Pour nombre de chercheurs, le journalisme scientifique aboutit à une impasse. En cultivant l’illusion du partage de la science, il renforce en réalité la fracture entre la science et la connaissance quotidienne et montre la distance de l’une à l’autre (Mbarga 2009).

On peut cependant soutenir qu’un public bien informé par le journalisme scientifique sera en meilleure position pour prendre des décisions quand il se trouvera aux prises avec des arguments scientifiques contradictoires ou concurrents concernant sa santé, sa sécurité ou son environnement.

Secko, Amend et Frida (2013) observent deux tendances concernant la communication d’informations scientifiques. Une première, dite traditionnelle, où l’on présume que les publics ont un déficit de connaissances sur certains sujets, déficit qu’il faut combler. On considère la science comme une source légitime de connaissances où il s’agit essentiellement de transmettre celles-ci à des auditoires. On vise une éducation à la science, sur le modèle pédagogique lui aussi traditionnel, où les scientifiques sont actifs dans la transmission d’un savoir, où les journalistes organisent l’information et où le public serait passif dans la réception.

Dans la seconde tendance, dite non traditionnelle, on s’éloigne du modèle de la simple transmission et l’on cherche plutôt à présenter l’information scientifique en rapport avec des problèmes d’actualité. On valorise le savoir scientifique par sa mise en contexte. L’actualité devient un prétexte pour les journalistes qui communiquent des informations au moment où se manifeste un besoin de connaissance et de compréhension. L’attention du public serait alors plus élevée, sa réceptivité plus grande. Par exemple, on prendra prétexte de la Coupe du monde de football pour parler des forces qui s’appliquent sur un ballon frappé avec une certaine puissance, ou encore on fera la démonstration convaincante que les cyclistes du Tour de France ne peuvent pas « naturellement » développer la puissance enregistrée quand ils font l’ascension du mont Ventoux en France, par exemple.

Grâce à Internet, dans le modèle non traditionnel, on va aussi encourager la participation du public. Cela pourrait corriger un peu le déséquilibre entre ceux qui savent et ceux qui veulent apprendre, et favoriser une communication davantage horizontale que verticale. La tendance non traditionnelle répond en quelque sorte aux critiques du modèle traditionnel selon lequel il était trop élitiste, trop aride peut-être aussi, et désincarné de la vie quotidienne. Par ailleurs, l’hyper-socialisation accentuée par les réseaux sociaux permet à tout un chacun d’exprimer son opinion ou d’imposer son récit, sans nuance et sans volonté de contradiction. La bataille de l’influence se joue dans cet univers numérique où le temps et les moyens pour se forger un avis éclairé manquent au plus grand nombre. Dans cette nouvelle configuration de l’information, le journalisme cherche à se distinguer et à renouveler sa position dans le débat public, par du métajournalisme notamment (Carslon 2016). Sur ce terrain, le monde scientifique est devant le même défi.

Considérant les différents rôles journalistiques, quels rôles devraient privilégier à leur tour les écoles de journalisme ? À la formation généraliste longtemps privilégiée, faut-il substituer ou ajouter une formation spécifique ? Quels types de formations et quels contenus ? Les exemples les plus nombreux sont les filières généralistes, qui forment des journalistes polyvalents, et qui peuvent amener à se spécialiser en « Sciences », au même titre qu’en « Politique » ou en « Économie ». A contrario, on trouve aussi des cursus spécialisés qui s’adressent à un public déjà diplômé en sciences et désireux de s’engager dans le journalisme. Le prérequis pour un journaliste est d’abord d’être intéressé par le sujet pour devenir intéressant pour le public! La formation des journalistes doit les prémunir du risque de se faire l’instrument de la désinformation ou d’êtres vecteurs de mésinformation avec toutes les conséquences qui en découleraient pour le débat démocratique. D’ailleurs, cela vaut pour toutes les questions traitées (politique, économie, sociale, sports, culture, sciences…).

L’autre enjeu réside dans le choix et la variété des sources. Le risque de la manipulation du journaliste par les sources est présent en permanence. Au-delà d’être expert d’un domaine, il s’agit surtout d’avoir accès aux bonnes informations (documentations, rapports, enquêtes…), de nouer des relations de confiance avec des sources compétentes dans leur domaine et d’avoir le temps et les moyens de préparer son travail dans les meilleures conditions. Par ailleurs, le traitement est différent selon le support pour lequel la production est envisagée (TV, radio, presse écrite ou Web…).

Quels rôles pour les JSSS dans les débats publics (santé, environnement, climats, etc.)
« L’évolution des rapports entre sciences et société dans la seconde partie du 20e siècle a consacré la notion de « controverses » pour appréhender les enjeux de la mise en débat des choix scientifiques et techniques » (Badouard et Mabi, 2015, 145).

Le débat public sur les questions scientifiques est le plus souvent valorisé dans les médias audiovisuels ou encore sur les réseaux sociaux. Des émissions grand public qui font intervenir des hommes et des femmes de science, où apparaissent bien souvent l’étiquette de leur diplôme comme gage de sérieux (comme la blouse blanche sert à vendre du dentifrice) prennent bien souvent le pas sur la controverse, la discussion scientifique, le temps pour comprendre les enjeux.

Plusieurs initiatives ont vu le jour visant à renforcer le rôle du médiateur scientifique s’intercalant entre le producteur de savoirs et le public. Des projets d’éducation permanente scénarisés pour atteindre le public le plus large possible sont apparus. Il s’agit là de vulgarisation des connaissances ou scientifiques davantage qu’une mise en perspective ou du questionnement de ces dernières.

Là aussi les journalistes peuvent endosser le rôle de médiateurs ou d’animateurs au côté de scientifiques reconnus comme producteurs de savoirs. Son rôle est alors d’entretenir la controverse et le débat en ayant recours à des procédés particuliers d’écriture, en questionnant encore et encore et en se méfiant de l’apparence de la vérité scientifique qui ne peut exister au nom de la méthode elle-même. Dans le prolongement de certains énoncés de l’axe 1, il est légitime de pousser un peu plus loin la réflexion en se demandant notamment : Quelle est la place du journaliste scientifique dans l’exercice délicat de la controverse ? Quels modèles de vulgarisation scientifique peut-on privilégier à une époque où l’information passe principalement par les moteurs de recherches, les réseaux sociaux, les smartphones et les tablettes électroniques ?

L’importance de la crédibilité et de la confiance envers les JSSS
Depuis les années 1980, les recherches portant sur la crédibilité et la confiance que les publics accordent aux médias d’information et à leurs journalistes s’entendent pour observer un déclin presque constant, si on fait exception de certains sursauts. Aux États-Unis, pour prendre un exemple parmi tant d’autres, le Pew Research Center for the People and the Press (2008) a documenté une perte de crédibilité générale des médias, sur la base d’une série de sondages menés de 1998 à 2008, en demandant à des échantillons représentatifs de dire s’ils croyaient ou non, en tout ou en partie, l’information de différents médias.

En France, depuis 1987, le journal La Croix, en collaboration avec divers instituts de sondage, produit une enquête annuelle qui révèle que le taux de crédibilité oscille se situe le plus souvent entre 42% et 55 % selon les types de médias considérés. Pour ce qui est de l’indépendance des journalistes français face aux pressions des pouvoirs politiques et économiques, elle est mise en doute dans des proportions variant entre 53 % et 69 % selon les années (Kantar 2021).

Il est permis de se demander dans quelle mesure les médias d’information et leurs journalistes alimentent eux-mêmes la méfiance en raison de la présence importante d’erreurs objectives et subjectives dans leurs articles et reportages, comme en témoignent des recherches menées de 1936 à 2012, (Charnley 1936, Porlezza, Maier et Russ-Mohl 2012).

Pour que les journalistes spécialisés en sciences et santé puisent jouer les rôles attendus d’eux, encore faut-il qu’une importante proportion de la population leur fasse confiance et leur accorde de la crédibilité. Ces deux notions à la fois distinctes et complémentaires dans l’évaluation globale que les citoyens se font des journalistes méritent d’être explorées.

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