Bernard Tapie est mort : il a perdu « le match de sa vie »

Bernard Tapie est mort ce dimanche 3 octobre, à l’âge de 78 ans. Tapie à jamais dans l’ombre. Il a été chanteur, homme d’affaires, ministre, comédien ou encore président de club de football. Il a connu la gloire et la déchéance, le pouvoir et la prison, l’argent et la faillite.


Bernard Tapie est né le 26 janvier 1943 à Paris, dans un milieu modeste, d’un père ouvrier et d’une mère aide soignante. Une pauvreté en dépit de laquelle il vit une enfance heureuse. « Mes parents m’ont donné ce que des parents fabuleux peuvent donner à un enfant, c’est-à-dire un bonheur incroyable », expliquera-t-il, bien plus tard, dans l’émission Le divan, de Marc-Olivier Fogiel.
Il obtient un baccalauréat de technicien en électronique et effectue son service militaire au 93e régiment d’infanterie au Camp de Frileuse, dans les Yvelines. Pas vraiment fasciné par la vie de caserne, il s’essaie à la chanson au milieu des années 1960. Sous le nom de Bernard Tapy – prononcer « Tapaille » -, il enregistre en 1966 plusieurs 45 tours. Aucun de ses titres ne deviendra néanmoins un succès.
Virage à 180 degrés dès l’année suivante. En 1967, Bernard Tapie se lance dans la vente de téléviseurs. Un exercice dans lequel il excelle et qui lui permet d’ouvrir rapidement son propre magasin, qu’il revendra quelques années plus tard. Le début d’une longue série d’achats et de ventes d’entreprises.
Après avoir créé la société Coeur Assistance – sorte de SAMU pour personnes cardiaques – en 1974, puis le groupement d’achat le Club Bleu, le futur boss de l’OM devient consultant au sein du cabinet de conseil SEMA, spécialisé en redressement d’entreprises. L’expérience est fondatrice : dès 1977, il se met à son compte et se spécialise dans le rachat d’entreprises en dépôt de bilan. Une expertise sur laquelle il va bâtir sa fortune, et sa réputation d’homme d’affaires moderne et avisé.
Les années 1980 sont en effet celles de tous les succès pour Bernard Tapie. Terraillon, Look, Wonder, Donnay… Autant d’entreprises rachetées un franc symbolique et revendues quelques années plus tard cent, voire plusieurs centaines de millions de francs dans le cas de Wonder. À chaque fois, l’homme d’affaires met en œuvre la même méthode éprouvée reposant sur un triptyque simple : renégociation des dettes – réduction des coûts – nouveaux débouchés. Une formule payante : en dix ans, « Nanar », comme l’appelleront plus tard Les Guignols de l’info, se hisse dans le gotha des 20 plus grosses fortunes françaises.
Les années 1980 sont également synonymes de notoriété pour Bernard Tapie. Archétype du « bon client », l’homme d’affaires apparaît de plus en plus à la télévision. De Gym Tonic – son bas de survêtement vert fluo est entré dans les annales du PAF – en passant par 7 sur 7 ou Champs-Elysées, le self-made man français attire la lumière médiatique. À telle enseigne qu’il finit par avoir sa propre émission. Diffusée entre 1986 et 1987, Ambitions se fixe pour objectif d’aider un jeune dont le projet a été sélectionné sur dossier à monter son entreprise en direct.
Sa passion pour le sport achève de doper sa popularité. En 1984, il fonde l’équipe cycliste La Vie claire, montée autour du quadruple vainqueur du Tour de France, Bernard Hinault. La réussite est immédiate : dès 1985, « le Blaireau » remporte son cinquième titre sur la Grande Boucle. L’année suivante, l’Américain Greg Lemond lui succède, toujours pour La Vie claire.
Mais c’est bien le football qui va faire entrer Bernard Tapie dans une autre dimension. À la demande d’Edmonde Charles-Roux, la femme du maire de Marseille Gaston Defferre, Bernard Tapie accepte de reprendre en main le club de football de la ville, l’Olympique de Marseille, en 1986. Sevré de titre depuis 10 ans, en proie à de graves difficultés financières, le club végète dans les bas-fonds de la Première Division. L’arrivée de « l’homme de l’année » 1984 aux commandes du navire bleu et blanc – racheté pour un franc symbolique, on ne se refait pas – va tout changer.
Mais c’est bien le football qui va faire entrer Bernard Tapie dans une autre dimension. À la demande d’Edmonde Charles-Roux, la femme du maire de Marseille Gaston Defferre, Bernard Tapie accepte de reprendre en main le club de football de la ville, l’Olympique de Marseille, en 1986. Sevré de titre depuis 10 ans, en proie à de graves difficultés financières, le club végète dans les bas-fonds de la Première Division. L’arrivée de « l’homme de l’année » 1984 aux commandes du navire bleu et blanc – racheté pour un franc symbolique, on ne se refait pas – va tout changer.
L’association de jeunes talents prometteurs (Desailly, Cantona, Barthez, Waddle…) et de joueurs confirmés (Giresse, Tigana) est fructueuse. L’OM remporte quatre titres de champion de France consécutifs (1989-1992), une Coupe de France (1989) et surtout une Ligue des Champions, devenant ainsi le premier club français à décrocher la Coupe aux Grandes Oreilles.
Les succès de l’OM coïncident avec un autre coup d’éclat de l’homme d’affaires : le rachat d’Adidas – « l’affaire de sa vie » comme il le présente à l’époque. Nous sommes au début des années 1990, et l’équipementier sportif allemand est en perte de vitesse. Logo, production, pratiques commerciales : pour le sauver de la faillite, Tapie met en œuvre une politique de restructuration lourde. Mais après deux exercices déficitaires, la marque aux 3 bandes redresse la tête.
À la fin des années 1980, alors que tout lui réussit, Bernard Tapie décide de se lancer en politique. Comme pour ses autres activités, son ascension est fulgurante. Désireux de se présenter à l’élection présidentielle de 1988 sur le thème de « l’ouverture » – déjà un classique à l’époque -, François Mitterrand, à la recherche de personnalités fortes issues de la société civile, fait appel à lui. L’homme d’affaires accepte ainsi de se présenter sous l’étiquette « Majorité présidentielle » aux élections législatives de Marseille en 1988. Il perd, mais le Conseil constitutionnel annule l’élection. La nouvelle élection se tient en 1989 et cette fois, il remporte la 6e circonscription des Bouches-du-Rhône.
En septembre de la même année, Bernard Tapie accepte de débattre contre Jean-Marie Le Pen sur le plateau de TF1 sur le thème de l’immigration. Entre les deux hommes, la détestation est réciproque et l’émission tourne au pugilat. Cette passe d’armes inaugure un combat qui durera plusieurs années entre le président de l’OM et le parti d’extrême droite.
En avril 1992, Bernard Tapie devient ministre de la Ville sous la pression de François Mitterrand, qui force Pierre Bérégovoy, son nouveau Premier ministre, à l’accueillir au sein du gouvernement. L’expérience gouvernementale du businessman, quoique très médiatisée, sera brève : en mars 1993, la gauche est laminée aux législatives. La droite, par l’intermédiaire d’Édouard Balladur, reprend les rênes de Matignon. Exclu d’office de son ministère, Tapie parvient toutefois à sauver un siège de député dans les Bouches-du-Rhône. Une de ses dernières victoires, avant le grand basculement.
L’année 1993 va en effet voir se côtoyer le meilleur et surtout le pire pour Bernard Tapie. Victorieux aux législatives, il voit en outre son OM devenir champion d’Europe. La fameuse affaire VA-OM va faire voler en éclat tout ce qu’il avait construit. Celle-ci éclate le 22 mai, après la révélation par un joueur du club valenciennois, Jacques Glassmann, d’une tentative de corruption de la part de Jean-Jacques Eydelie, un joueur du club phocéen, et de son directeur général, Pierre Bernès. Le début de la descente aux enfers pour Tapie.
Le 15 mai 1995, alors que l’OM – en faillite – a été rétrogradé en Deuxième Division, Bernard Tapie est en effet condamné à deux ans de prison dont un ferme. Quoique ramenée en appel en novembre 1995 à deux ans de prison, dont huit mois ferme, cette condamnation achève l’homme d’affaires et met un terme à sa carrière politique. Déchu de son mandat de député, il est en outre frappé d’inéligibilité pour une durée de trois ans.
L’affaire VA-OM n’est que la première d’une longue liste (affaire du Phocéa, affaire Testut, affaire Adidas) qui conduira au fil du temps Bernard Tapie à fréquenter régulièrement les prétoires pour des motifs divers (fraude fiscale, abus de biens sociaux…).
Inéligible, interdit d’exercer des fonctions dans le football et dans les affaires (du fait de sa situation de faillite personnelle), Bernard Tapie touche le fond en 1995. Contraint de se reconvertir après avoir purgé sa peine de prison, il rebondit au cinéma, dans Hommes, femmes : mode d’emploi de Claude Lelouch.
Après avoir tâté de l’écriture romanesque (Les yeux trop grands) et de la chanson – son duo avec Doc Gynéco, C’est beau la vie, illustre à lui seul les heures sombres du rap français -, Tapie décide d’approfondir sa carrière de comédien. Cette fois-ci au théâtre. Vol au-dessus d’un nid de coucou (2000) rencontre ainsi un grand succès, à la fois critique et populaire. Désormais considéré comme un acteur crédible, l’ancien boss de l’OM apparaît dans plusieurs téléfilms dans les années 2000 (Un beau salaud, Oscar… ) et interprète de 2003 à 2008 le commissaire Valence dans la série du même nom.
Très présent dans les médias, Bernard Tapie participe en parallèle à plusieurs émissions de télé et de radio. À commencer par On refait le match, présentée par l’inoxydable Eugène Saccomano. Mais au crépuscule des années 2000, l’homme d’affaires va revenir à ses premières amours. Un retour au business facilité par l’arbitrage rendu en sa faveur en 2008 dans l’affaire de la vente d’Adidas.
En 1993, Bernard Tapie avait été contraint – selon ses dires – de vendre l’équipementier sportif pour entrer au gouvernement de Pierre Bérégovoy. L’homme d’affaires avait alors fait appel au Crédit Lyonnais, via l’une de ses filiales, pour y parvenir. Un processus à l’issue duquel il s’était senti floué (estimant que la banque avait réalisé, via un montage occulte, une importante plus-value lors de la revente d’Adidas à Robert-Louis Dreyfus). Le point de départ, surtout, d’un imbroglio politico-judiciaire qui ne s’est achevé qu’en avril 2019 avec une nouvelle condamnation à la clé pour l’homme d’affaires, mais qui, il y a dix ans, lui permit de toucher la somme record de 404 millions d’euros.
De quoi faire quelques emplettes. Après être entré sans succès au capital du Club Med en 2009 et avoir racheté un yacht de luxe (le « Reborn »), Bernard Tapie s’est ainsi réinventé en 2012 en patron de presse, en faisant l’acquisition du groupe La Provence.
L’embellie est de courte durée. En mai 2017, la Cour de cassation le condamne en effet définitivement pour fraude dans l’affaire de l’arbitrage controversé de son litige avec le Crédit Lyonnais. L’homme d’affaires est mis en demeure de rembourser les 404 millions d’euros que l’État lui avait donnés. Un coup dur, auquel vient s’ajouter une sentence bien plus grave : la découverte d’un double cancer de l’œsophage et de l’estomac.
Le 2 avril 2019, le parquet de Paris requiert cinq ans de prison ferme contre Bernard Tapie, dans le procès qui l’oppose depuis si longtemps au Crédit Lyonnais. Qu’importe, pour l’homme d’affaires, l’important se situe malheureusement ailleurs. En mai, à l’issue des élections européennes qu’il est invité à analyser sur les plateaux de télévision, l’ancien député des Bouches-du-Rhône apparaît la voix très éraillée. Il annonce alors que des métastases sont apparues sur ses cordes vocales et qu’il doit reprendre « le match de sa vie ».
Un ultime mano a mano avec le cancer dont Bernard Tapie n’est malheureusement pas sorti victorieux. Il laisse derrière lui trois enfants (Nathalie, Stéphane et Sophie) et sa deuxième femme Dominique, qui fut de tous ses combats. Demeurera le souvenir d’un homme charismatique dont l’existence, romanesque à bien des égards, a épousé – parfois jusqu’à la caricature – l’évolution de la société française. Pour le pire et pour le meilleur.Mort de Bernard Tapie

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