Contribution : Presse / Public qui tire vers le bas !

Presse et public se tirent, l’une l’autre, vers le bas . De la presse et du public, qui tire l’autre par le bas ? Des patrons de presse avouent être obligés de suivre les auditeurs, lecteurs, téléspectateurs et internautes dans leurs demandes plutôt que d’aider ces divers publics à être plus ambitieux dans les raisons de leurs fréquentations respectives de médias ; plus ambitieux que de se laisser aller au voyeurisme, à déterminer le buzz.

Plutôt que d’éduquer le public – accomplissant l’une de ses missions qui sont éduquer, informer et divertir – les médias se laissent attirer par le public vers des sujets qui ne lui permettent pas d’assurer le triptyque de cette mission et proposer des débats et informations sur ce que l’homme politique et député Thierno Bocoum, porte-parole du parti Rewmi a appelé « les questions essentielles » lors d’une édition de la rubrique « Critiques médias » de la Radio Futurs médias (Rfm).

Il est difficile, à présent que le public est habitué à ce que la presse le suive dans ses attendes pas toujours pertinentes, de retourner à « l’orthodoxie », c’est-à-dire à des contenus instructifs, plus éducatifs que le buzz et la banalité et le voyeurisme qui sous-tendent cette course à l’audimat et ce besoin de célébrité quelle que soit cette notoriété négative ou positive. La célébrité d’Erostrate, ce Grec de l’Antiquité qui, pour que l’histoire retînt son nom, incendia l’une des Sept Merveilles du monde, en l’occurrence le Temple d’Artémis à Ephèse. Et pourtant, personne ne parle, n’a jamais parlé de Chersiphron, Théodore de Samos et Métagénès, les trois architectes de cette merveille ! Injuste ! Sauf, peut-être, qu’il fut interdit que le nom du pyromane soit prononcé sous peine de mort.

Parce que les médias veulent faire, les uns de l’audience (radios et télés) et les autres du taux de vente. Et plus que jamais, ils se mettent à s’intéresser plus aux trains qui arrivent en retard qu’à ceux ponctuels ; à l’homme qui mord un chien plus qu’au chien qui mord un homme. Mais, il peut y avoir une info si cette personne mordue par un chien est, par exemple, le président de la République, un de ses ministres ou encore quelle célébrité. Cela peut être plus intéressant qu’un écervelé qui s’offre à belle dents un chien pour que la presse parle de lui dans la rubrique des insolites, les « incroyable, mais vrai » que dans les exploits à saluer.

Dans ce même « Critique médias », Thierno Bocoum soutient – et à raison, d’ailleurs – que c’est aux journalistes d’orienter le public vers des « questions essentielles » et de l’éduquer à s’intéresser à des sujets profitables au public lui-même et, dernière analyse, à la société en général. Et encore faut-il que la presse sénégalaise sache être pertinente et se diversifier dans le choix des personnes-ressources. Lors du « Cas d’école », conférence débat institué par le Conseil pour l’observance des règles d’éthique et de déontologie (Cored, organe d’autorégulation de la presse sénégalaise), le modérateur Mademba Ndiaye, journaliste de renom, leader syndical et figure morale dans la profession, déplorera que la presse sénégalaise est encore restée dans ses vieux carnets d’adresses des années 80-90. Et la conséquence c’est que les journalistes n’interviewent que les mêmes personnes qui répètent les mêmes choses, alors que d’autres interlocuteurs sont là, méritent qu’on les découvre pour leur originalité et leur pertinence.
Ibrahima Sène du Pit, intervenant sur Rfm, sur la même question, ne dit pas autre chose que renchérir dans ce grief fait à la presse de n’interroger que les mêmes personnes qui ne sont pas forcément les plus pertinentes.

Et c’est pour railler ce ronronnement des interviewés et des intervieweurs que les parodistes Sylla Mougneul et Toton Ada de la Rfm ont créé le personnage « Dakarologue en sénégaalologie », le plus attachant et le plus original de leur « Dialgaty Xibaar ».

Et toujours, cette polémique sur si un journaliste doit faire de la publicité, thème du « Cas d’école » du Cored dont Radio-Sénégal international a diffusé les échanges dans ses programmes. Tous ou presque sont unanimes à marteler que le traitement de l’information, travail du journaliste, est incompatible avec le job presque clandestin de publiciste. Mais si noirs que soient les arrière-boutiques où les journalistes récalcitrants opèrent (au risque de s’en sortir avec une mentalité boutiquière), ils sont toujours reconnaissables à leur voix, à ceux que Saphie Ly taquine en parlant de « belle cravate, beau costume, beau visage ».

Il faudra que la corporation journalistique sénégalaise tranche ce débat une fois pour toutes ; il faudra pour cela beaucoup de courage et de fermeté. Tant qu’on en parle, les récalcitrants ne verront que leurs gros intérêts et accuseront la « jalousie » de confrères qui n’intéresseraient pas les publicitaires. Pourtant, en Côte d’Ivoire, le code des déontologie des agences de communications et des annonceurs interdit aux membres de ces deux corps d’impliquer des journalistes, de recourir aux voix et images de ces derniers dans les messages publicitaires. Au Sénégal, il faudra qu’on arrive à cela ; et que tout journaliste qui se ferait publicité serait exclu de la profession – définitivement ou à titre temporaire. L’image du journaliste lui-même y gagnerait en crédibilité et en respectabilité.

Jean Meïssa DIOP Journaliste – Formateur

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